La Proximité de la mer

Jorge Luis Borges
La Proximité de la mer, anthologie de 99 poèmes, éditée, préfacée et traduite par Jacques Ancet
Gallimard, 2010 — Collection "Du Monde entier".
Composé et traduit avant tout pour le plaisir, ce livre a fini par devenir, à mon corps plus ou moins défendant, une anthologie. Mais une anthologie purement subjective en ce qu’elle n’a pas la prétention de donner un aperçu vraiment représentatif de toute la poésie de Borges. J’y ai un peu boudé, par exemple, les compositions patriotiques ou historiques qui, si elles peuvent intéresser un Argentin ou plus généralement un lecteur de langue espagnole, ont moins d’attrait pour un Français. Par contre, j’ai donné la préférence aux poèmes méditatifs et élégiaques en vers comptés et rimés et, à un moindre degré en vers blancs, parce que ce sont eux qui m’ont semblé devoir être retraduits en priorité et, surtout, parce que ce sont eux qui me touchent le plus. Comme ces hommages rendus aux œuvres fondatrices de l’humanité — la Bible, le I King, l’Iliade et l’Odyssée, la Geste de Beowulf, les Mille et Une Nuits, Don Quichotte… — et aux penseurs et aux écrivains admirés — Héraclite, Cervantès, Shakespeare, Quevedo, Spinoza, Milton, Keats, Heine, Emerson, Whitman, Browning, Verlaine, Stevenson, Joyce … — qui, avec les kabbalistes, les poètes japonais ou les paroliers de tango, dessinent les contours fluctuants d’une curiosité insatiable et d’une mémoire où « je » finit par être beaucoup d’autres. Mais, si j’ai éliminé les pièces en prose, sauf une, qui me semble résumer parfaitement la poétique de Borges, j’ai conservé quelques poèmes en vers libres sans autre justification que le plaisir qu’ils m’ont donné à les traduire.
L’ordre chronologique des recueils a été respecté, malgré quelques textes déplacés dans un souci d’équilibrer l’ensemble et d’éviter une monotonie qui, si elle est sensible dans les derniers recueils de Borges (la cécité, l’âge, la disparition, l’oubli)… [1], le devient plus encore du fait du choix quelque peu systématique d’un certain type de pièces. Quant au nombre, il a été dicté, comme dans l’écriture d’un livre de poèmes, par une nécessité intérieure qui, m’ayant emporté par son urgence, s’est peu à peu relâchée pour finalement se tarir une fois cette quantité atteinte : 99, un multiple de 9, comme l’est la date de naissance de Borges (1899) et le chiffre sur lequel repose l’organisation de plusieurs de mes propres ouvrages. Traduire, écrire : le même mouvement, le même mystère les traverse. Être soi-même en l’autre et l’autre en soi-même.
Tout est donc subjectif ici : le choix des textes, leur nombre, la manière de les organiser et, bien sûr, de les traduire. Encore une fois, je n’ai pas seulement traduit ces poèmes avec mes connaissances, ma culture, mon savoir faire qui sont bien modestes comparés à ceux de mon modèle. Je les ai écrits — et c’est peut-être ce qui donne à ce travail sinon sa valeur (comment pourrais-je en juger ?), du moins son authenticité — avec une passion où, plus que le savoir c’est le non savoir qui m’a guidé, plus l’abandon que la maîtrise. Aurais-je toujours réussi à faire entendre quelque chose ? Comme je crois l’avoir fait dans le second et le plus beau des deux poèmes que Borges consacre à Spinoza où, à travers l’image du philosophe, c’est bien sûr celle du poète qui transparaît et, pourquoi pas, ombre d’une ombre, celle aussi du traducteur, tous trois confondus dans ce même et incessant travail — donner forme à l’informe, visage à l’inconnu — dans ce même amour sans espoir que rien d’autre n’éclaire que sa propre lumière :
BARUCH SPINOZA
Brume d’or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L’assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d’infini.
Dans la pénombre quelqu’un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l’emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l’eau.
Qu’importe. Il insiste, sorcier forgeant
Dieu dans sa subtile géométrie ;
Du fond de sa maladie, son néant,
De ses mots il fait Dieu, l’édifie.
Le plus prodigue amour lui fut donné,
L’amour qui n’espère pas être aimé.
[1] Cette monotonie, Borges la reconnaît et même la revendique avec humour : « … je suppose qu’à mon âge on attend de moi certains thèmes, une certaine syntaxe, et peut-être aussi une certaine monotonie ; si je ne me montre pas monotone, on restera insatisfait. Arrivé à un certain âge, un auteur doit peut-être se répéter. » , Nouveaux dialogues avec Osvaldo Ferrari, Presses Pocket, 1990, p. 179.
Enigme de l'air
Lecture par l'auteur d' Enigme de l'air, texte accompagné de photographies et monotypes d'Yves Picquet.
Chambre 108 - entretien à Nantes, 21 mars 2007
Ce site compile des entretiens avec des poètes, essentiellement francophones.
Chaque mois, depuis, 2004, Alternantes reçoit dans le chambre 108 de l'hôtel Pommeraye, un auteur invité par la Maison de la Poésie de Nantes.
Chambre 108, le site, a débuté avec 35 émissions et s'accroît chaque mois.
La liste des entretiens figure dans le player, c'est le casque.
Ode au recommencement
Je reviens, je suis là,
seul dans l’étroit périmètre du jour avec l’averse & le brusque soleil,
avec la fixité des choses qui me regardent
je
rentre dans mes gestes, dans les images de mes yeux, ma voix retrouve des
paroles connues, je ne suis de nouveau que ce peu d’espace et de temps qui s’appelle
un corps
le
monde autour reprend sa forme rassurante, haut & bas, droite & gauche,
proche & lointain, d’autres corps, d’autres vies, d’autres oublis
j’écoute
dans ma voix revenir la voix de ma mère, de mon père, que j’entends toujours
sous les voix,
j’entends
ma langue dans ma bouche, celle qui articule & celle qui fait sens & je
suis de nouveau chez moi
pendant
ce temps le paysage s’en va, des champs, des chemins, des nuages, des bois, la
vie est ce paysage qui défile devant moi
ou
est-ce moi qui défile, ou les deux ensemble, & quel mouvement nous emporte
pour que tout perde soudain cette stabilité rassurante qui fait le monde
&
si je reviens encore, c’est dans une impermanence où je me perds, je me défais,
diastole
systole,
ici, ailleurs, ce qui parle ne m’attend pas — ne m’entend pas, je crie,
attends, attends, je suis comme je peux, je me ressemble, je règle mon souffle
mais
rien n’y fait, c’est une course immobile où je ne rattrape que du passé, cette
gare, ce buffet, cette odeur de café, c’était quand au juste
cette
chaleur de juin, une rue, des jardins, je mets mes pas dans mes pas, mes gestes
dans mes gestes, le présent étincelle & sombre
comme
l’écume à la pointe de la vague, dans ce visage, cette voix, il y a toutes les
voix, tous les visages, l’infini de cet instant, alors je dis
mais
quand, mais où, & qui suis-je, qui es-tu, l’après-midi est tous les après-midi,
il monte vers son éclat & peu à peu descend
tout se dédouble, la haie, l’angle des murs, ma main, tout s’abandonne dans son ombre & c’est la nuit
Je
me suis tu, mais ça revient, ce fouillis des images que je ne sais pas nommer
j’entends
la même voix très loin, elle murmure en silence, je m’arrête, j’essaye de la
reconnaître
je
tâche de trouver la force de la suivre car ce qu’elle m’offre c’est un vide où
plus rien ne soutient
que
le même mouvement qui la porte, une confusion, une solitude terrible & sa
nausée, & comment dire cela
magmas,
chaos, enfin cette chose de bords, de lisières qui cherche à prendre corps, à
devenir parole
qui
m’ouvre la bouche quand je n’ai rien à dire & fait de ce rien un
miroitement d’images où chaque fois je suis perdu
où
je recommence, où je reviens, & qui je, qui, dans le brouhaha du jour,
quelqu’un dit
c’est
la vie, mais la vie ne se ressemble plus, les cheminées continuent à cracher,
les égouts à baver, & qui peut connaître son vrai visage
si
elle en a cent, dix mille, si elle les a tous, si elle n’en a aucun
je
vois le vieil homme, sa main tremble au moment où de tout son amour il presse
la gâchette, avale la boite de cachets ou se laisse
tomber
vers la rue qui lui saute au visage & je répète c’est la vie, car seule la
vie peut vouloir se détruire pour que dure l’éclair
certains
jours, les couleurs te submergent, le ciel est le bleu d’un cristal sans fond,
l’herbe d’un vert luisant, la montagne plus rose dans le froid
un
feu s’allume dans chaque objet, montre, carreau, lunettes, tasse, un
brasillement minuscule
qui
te fait signe, t’appelle & c’est pour répondre que tu écris, pour tracer le
diagramme de l’espace & là, leur rendre cette densité clignotante où tu te
reconnais
ta
main se tend, touche l’acier, la pierre, touche le bois, le papier, le tissu,
touche la tiédeur de la peau, la fraîcheur de l’eau, touche l’air & son
vide
touche
ce qu’elle ne sait pas qu’elle touche, & parfois ton corps ne se reconnaît
plus, tu marches ou tu flottes, tu n’en sais rien
le
champ est une étincelle, tu traverses des bouquets d’odeurs, tu vois, immobile,
le jour qui tourne sur son axe, tu vas entrer, tu entres
mais
c’est, sans crier gare, la pente des heures, l’à-pic du désespoir, les paroles
sans écho, les doigts qui tremblent sur leur solitude
tout
autour de toi s’effrite, c’est le petit bruit d’insecte de l’usure tandis que
tu frottes entre pouce & index un fil de laine ou un peu de poudre tu ne
sais même plus de quoi
tu
entends tomber la poussière, sa neige grise & invisible sur tes cheveux,
tes yeux, ta peau, tes mains
tu
regardes en face ce qui jamais ne te regarde mais te traverse, t’oblitère, t’efface
aucun nom ne lui convient, aucune image, & qui parle quand ma bouche n’est qu’un souffle venu de nulle part, une buée dans l’air soudain plus obscur
Comment
dire alors je reviens, sans je pour revenir, et pourtant, oui, je reviens, la
voix parle toujours, & que dit-elle
que
dit-elle, c’est pour savoir que je reviens, pour habiter sa vibration à peine,
la mettre sur ma langue
l’articuler
et croire que c’est moi qui parle quand tout en moi se fait oubli, ennui,
mutisme
quand
tout m’abandonne, me laisse debout, comme l’autre à me coiffer, me boutonner, à
compter pertes & profits
à
fixer ce visage dans la glace que je ne reconnais pas, & lui, me reconnaît-il
&
qui saura poser un nom sur cette ombre fuyante, arrêter un instant cette chute à
la renverse, avec le tournoiement des choses, l’arrêt sur image de ce qui n’a
jamais d’image
demain
et hier sont devenus interchangeables, autrefois j’entendais leurs rumeurs
distinctes, je voyais leurs lumières opposées
mais
dans l’aujourd’hui sans limites ni contours plus rien ne m’apparaît qu’une
brume & ses ombres mouvantes
&
mes bras, mes jambes bougent toujours plus lentement, mes oreilles sifflent,
les parfums me désertent, des mouches glissent sur les images, des grappes d’humeur
translucide montent, descendent
le
monde s’éloigne, je m’éloigne & comment dire alors que je reviens, car je
reviens mais sans revenir puisque ça n’est pas moi
quelqu’un
s’obstine, c’est lui qui revient, il a des petits matins rouges, des fruits, un
corps de mots qui m’emporte
un
parallélépipède éblouissant touche ma main & un instant j’écris sur la lumière
j’écris
ce que je ne sais pas écrire, les mots en feu & la coulée de lave d’une
phrase illisible
&
si la voix s’est remise à parler est-ce parce que je reviens
je
l’entends & je ne l’entends pas, ce qu’elle dit ressemble aux paroles étouffées,
intermittentes écoutées derrière une porte
mais
les quelques bribes entendues sont comme un levain, le texte se gonfle, se dore,
craque, je l’offre tout chaud à qui en veut
mais
personne pour le goûter, en faire sa propre substance, je le regarde devant moi
toujours plus froid, plus sec, je croque une miette
ma
boulangerie ne fait plus son beurre, je vais fermer &, pourtant, je
reviens, je ris, je ne compte plus sur mes doigts
ce
sont mes doigts qui comptent, clavier, touches, boutons, les chiffres s’affichent
sur l’écran, aditions, soustractions
un
de plus un de moins, disait-il, s’essuyant les lèvres, repliant sa serviette, comme
satisfait d’une constatation pourtant désespérante, mange bien tu ne sais pas
qui te mangeras
&
il ne croyait pas si bien dire, lui sur qui la mâchoire s’est refermée, j’entends
encore son rire
puis
d’autres rires, d’autres voix, puis le silence qui demeure & là, de son
attente de poussière c’est mon père que je vois revenir
il
revient, ses lèvres bougent, mais je n’entends pas ses mots, il sourit même, de
loin, & il se penche
mais
vers quoi, je ne sais pas le dire, peut-être vers un objet né de l’habileté de
ses doigts ou vers une page
peut-être
calcule-t-il, écrit-il lui aussi dans l’étrange lumière, à la fois vive &
douce, d’un présent qui est celui de la mémoire
&
ce sont les souvenirs, le jardinet, l’allée, la pièce obscure, son odeur, tabac
& limaille de fer, où luisent de sombres mécaniques
j’entends
le fracas des battants, le sifflement du sabre, je vois le bras articulé aller,
venir, & le fil blanc de la navette courir vers le tambour où s’enroule l’étoffe
quel
est mon âge, dix ans ? douze ? trente-deux ? Soixante-cinq ?
aucun & tous à la fois
ici
& là-bas se confondent, je suis dans l’oubli de la mémoire, dans ses brumes
mouvantes, sa confusion bruissante
des
images flottent, se dispersent, se referment comme à la surface d’un fleuve fuyant
parfois
l’une me reconnaît & je suis là, dans un parc, dans une chambre, dans une
auto, dans les branches d’un arbre, devant un lavabo, sur des genoux, devant la
mer, dans un escalier, un avion, sous les draps ou la pluie, sous le soleil,
entre des bras
je n’y suis plus, je suis partout, comme le vent qui s’infiltre & ne cesse de secouer ombres & feuillages, comme s’il voulait tout effacer, ne laisser que l’éclat vif d’un ciel lisse où tracer ses phrases de lumière
Mais
je reviens, j’essaye de retrouver ce point où soudain tout se tiendrait en équilibre,
où la montagne, le genou, le cri, le froissement d’un journal, le silence &
la lumière orange des pétales devant moi, ne seraient qu’un seul éclat
comme
si toute une vie n’avait eu d’autre but que d’atteindre la cime d’un instant
parfait tout en sachant très bien qu’elle ne l’atteindrait jamais puisque nous
ne vivons que de sa combustion
&
que croyant saisir nous lâchons, nous dévalons la pente & le jour est déjà
la nuit & la nuit le jour
puisque
nous sommes tous nos visages & nous n’en sommes aucun, emportés, bousculés
par le torrent silencieux qui nous traverse
Nous
ouvrons les mains, la bouche, mais au lieu d’y entrer il en sort comme un sang
translucide & c’est nous qui le perdons
la
nuit me fixe d’une seule lumière piquée sur la fenêtre, & c’est comme si,
en même temps, elle chuchotait à voix très basse & que dit-elle
j’écoute
sa bouche froide, j’entre dans le noir de sa substance
quelqu’un
s’il approchait ne verrait rien d’autre sous la lampe qu’une tête inclinée qui
peu à peu s’estompe
Une
buée sur la vitre, & plus rien qu’une place vide, une attente d’objets, un
espace circulaire d’où suinte l’obscur
qui
disait que le lieu le plus sombre est sous la lampe, que l’ombre s’engendre de
la lumière
un
souffle se règle sur mon souffle, comme si quelqu’un lisait sur mon épaule les
mots qui se rassemblent
une
autre main bouge dans ma main, mon écriture s’enfonce dans l’obscur & je ne
vois plus les lignes que je trace, je ne fais que suivre le mouvement
j’avance
à tâtons dans un désert à travers ses dunes noires & les seules traces que
laissent mes pas ressemblent à des mots
&
comment faire pour me relire, je m’arrête, la nuit autour est un poing qui se
serre, la bouche souffle, tout se disperse & je reviens,
mais
est-ce bien moi, est-ce moi ce jour sur la fenêtre, le cuivre tendre & son
tremblé de feuilles
moi,
ce présent & cet oubli, ces fragments éclatés d’un passé sans images
est-ce
la mémoire qui parle ou, dans la mémoire, cet instant qui persiste & chaque
fois refait le jour
avec
l’aigre d’un cri &, au milieu du désordre des objets, l’éclair qui revient
le
dieu minuscule de la voix & c’est pourquoi, sans doute, est-elle méconnaissable
comme
est méconnaissable le matin dans ses mots &, même si tu la reconnais, la
lumière levée pour la première fois qui te regarde
&
c’est sur la vitre la merveille des couleurs, la cime grise, les taches rouges,
les blancs, les roses, l’exclamation du jaune le vert en flaques, les traînées
mauves, le bleu comme une haleine & toutes les choses suspendues dans l’attente
d’un nom,
le
geste me prend, la phrase s’ouvre & les accueille, je dis village,
collines, nuages, je recommence
je
dis sapins, tuiles, bouleaux, je dis horizon et montagnes, épervier tournoyant,
feuille qui vibre, je dis rideaux, photos, ciseaux, je dis que je ne sais pas
dire ce qui se tient là
au
bord d’être dit et qu’une fois encore je manque
&
c’est ce manque qui me poursuit & qui revient, ce vide aimanté dans les
mots qui me prononcent & qui m’oublient
j’écoute
un voyage de syllabes, sans mes yeux je vois le couchant & la nuit &,
dans leur violence soudaine, la douleur & le cri
je
me perds dans des chambres sales aux matelas empilés sur le sol, au vieil évier
cassé, taché de jaune, une nausée me prend mais tout réclame d’être dit
l’amoncellement
des carcasses rouillées, les bennes, les marteaux-pilons, les lacs noirs, l’éblouissement
de la banquise, la dérive éparpillée des glaces, l’ennui d’une petite rue entre
deux et quatre
l’instant
du colibri, les prudences du tapir, la rafale du condor, l’anaconda
inextricable, ses boues & ses fumées
le
tonnerre des troupeaux, les camions en files éblouissantes, le nuage à ras de
terre d’un jour gris de novembre
&
tout ce que tu voudrais dire mais que refuse ta parole, maffias et corruption,
le sang éclaboussé, les corps coulés dans le béton, les hurlements, tu sais,
que tu ne veux plus entendre
au
nom du Père, du Fils, le Saint Esprit a mis les voiles, y’a trois choses dans
la vie, disait-il, gros pélican goitreux au jeunot bien poli, la bouffe, le cul
& les affaires
tout
un programme en passe d’être réalisé, & sans aucun complexe, & au plus
haut niveau
L'identité obscure

Le Prix Apollinaire 2009 a été décerné à L'identité obscure
voir le site "Prix Littéraires"
chant XII
Tu te dis qu’il faut se dépêcher, qu’il faut garder
ce qui peut l’être encore, un après-midi de mars
par exemple, avec un ciel gris et des primevères,
un marché, peut-être aussi, comme il y a longtemps ,
la lumière, les cris, les odeurs et ce silence
où tout soudain s’arrête sans pourtant s’arrêter,
mais tu vois chaque visage, chaque geste figé
dans l’éclat d’un instant suspendu, une explosion
immobile qu’on entend partout dans la douceur
de l’heure qui sonne, le roucoulement des pigeons,
sous les paroles, les sourires, les mains serrées,
tu te dis qu’est-ce qu’on peut faire, la vie continue,
mais la vie c’est quoi au juste quand tout vole en éclat,
sang, débris, corps, bouches qui s’ouvrent sans se fermer,
photos, discours, le poudroiement, dit-il, la fumée,
le siècle commence dans la haine et la fureur,
sirènes hurlements, une minute de silence,
les voix s’étranglent, les yeux s’enfoncent dans les yeux,
plus rien n’en sort que des morceaux, des débris de vie,
le chœur bêle en temps réel, une peur en images,
elle n’a aucun et à la fois tous les visages
comment lui échapper, déconecte-toi, dit-il,
ouvre toutes les fenêtres et pars sur les chemins,
mais en reste-t-il qui ne mènent pas au pire,
tais-toi et marche, fait-il encore, ou reste là,
peu importe, l’interstice seul te sauvera,
cet entre-deux qui ne brille sur aucun écran
mais là, tout près, dans cet espace entre la clôture
et le chêne, quelque chose comme une embrasure
tu dis là, regarde, mais elle s’est refermée,
n’en reste qu’une lueur instantanée, un mot
qui tremble sous son sens, moins, un souffle sur les lèvres,
les choses ont repris leur place, versé dans les yeux
le plein de leurs images sais-tu ce que tu cherches,
le jour brille sur le cendrier d’étain, la porte
interdit de voir qu’il n’y a jamais rien à voir,
que tout est là sans y être, visage, fenêtre,
tu marches mais tu n’as plus de jambes, tu tends des mains
sans doigts, les phrases ont perdu leurs bouches, tu ne sais plus
que l’évidence sans profondeur d’un paysage
arrêté comme dans l’attente de ce regard
il ne le reconnaîtrait plus puisqu’il aurait soudain
traversé tout son savoir, puisqu’il toucherait sans voir
et dans sa vue éprouverait le toucher du monde,
sa profondeur perdue, mais aujourd’hui le jour tombe
quand il se lève, un brouillard de voix couvre les yeux,
un désordre de branches, tracteurs, tronçonneuses, haches
racourcissent le paysage, le temps n’est plus
ce qu’il était, tu pries quand tu ne peux plus penser,
tu dis ce que tu peux non ce que tu veux, tu baves,
tu n’as plus un mot à toi, tous les mots sont aux autres,
ils vous les ôtent de la bouche, tu es sans voix,
sans autre certitude que le fil du présent
où tu avances en équilibre fixant un point,
une image invisible et son éclair sous les yeux,
pendant ce temps, poudre bleue, nuages et primevères
font un nouveau printemps qu'on voudrait bien te gâcher
OMC, PNB, PIB, PAF, ONU, COGEMA,
terrorisme, mésanges, élections, les arbres en fleurs
et malgré l'angoisse le corps marche à la rencontre
de la lumière comme pour la première fois
ou est-ce la première fois qui vient vers lui,
à chaque pas le premier pas, même si tu tombes
tu te relèves, soleil, pluie, cliquetis des doigts
sur un clavier et le livre abandonné, repris,
qu’y cherches-tu que jamais tu ne pourras trouver,
que tu trouveras tout de même mais sans savoir
et toute une vie à ce jeu, perdue ou gagnée,
perdue et gagnée, avec à chaque jour l’espoir
d’en arrêter le jour, ce vertige sans issue
où en aveugle une fois de plus tu recommences
mais qui tu, et quel visage dans tous ces visages
qui s’avance, tu crois le reconnaître à cette voix
sortie de sa bouche, tu écoutes chaque syllabe,
tu vas comprendre, tu comprends un instant, tu oublies
et c’est de ça que tu te souviens, de cet éclat
où soudain toutes les lumières se réunissent,
toutes les poussières, où chaque chose est autre chose,
et autre chose la même chose, l’identité
est un puits noir, rien n’y est identique, tu vois
en sortir des images, des formes, des contours,
tu dis, je tu on, on tu je, je tu, ou tu on,
jours, gestes, corps font un fleuve de reflets, ils dansent,
se touchent, se perdent, tu dis voilà, c’est la vie
Le silence des chiens,
VIENT DE PARAÎTRE
Le Silence des chiens, publie.net. Une réédition numérique d'un livre depuis longtemps épuisé.
... la cellule est encore claire, quelle heure est‑il, n'y pense pas, il n'y a pas de temps, respire, le présent seul, cette souffrance, comme une mer, flux, reflux, laisse, laisse‑les, passer, respire, regarde, autour de toi, un mur, deux murs, trois murs, la porte de fer, la serrure, le plafond, le sol où tu es couchée, les aspérités du béton et là, près de tes doigts, la mouche, immobile, disparue, vers le haut, passée devant tes yeux, perdue encore, te frôlant, bourdonnement léger, interrompu, où est‑elle, bourdonnement encore et, soudain, là, sur la toile grise de la paillasse, regarde, ne bouge pas, frottant ses pattes de derrière, figée un instant, avançant brusquement, petits pas pressés, immobile de nouveau, tressant ses pattes, on dirait des cils mais plus souples, frisson, regarde, tout près de ton visage maintenant, ses yeux minuscules, énormes, qui te regardent, leurs facettes où tout se reflète, les murs la porte le soupirail le sol ton corps immense, un tas de douleur sale, ne bouge pas, tu n'es rien, regarde, ailes, papier de soie, pétales translucides, c'est vivant, silencieux, ça ne demande rien, c'est noir, comme le futur qui te regarde, tes yeux brûlent, tu ne peux plus pleurer, tu as fermé tes paupières mais, très vite, tu les ouvres, pour ne pas perdre la mouche, la voir encore, tout près de toi, t'évaluant peut‑être, te jaugeant, festin pour elle et sa progéniture, a‑t‑elle flairé ton odeur de charogne, trompe explorant la crasse de la toile à petits coups précis, s'arrêtant de nouveau, comme écoutant, ton souffle court les portes les pas les voix les cris aussi qui recommencent qui n'ont jamais cessé, disparue encore, la‑haut, tu cherches des yeux, tu ne vois rien, le mur, l'autre mur, le sol, le plafond, où est‑elle, une mouche, rien d'autre, tant de chaleur pourtant, porte, sol, plafond encore, là, posée, pattes en l'air, trop loin pour bien la voir, il faudrait te lever mais tu n'en as pas la force, petite tache noire mouvante maintenant, brèves étapes, pauses, cheminement pointillé, moins visible dans l'ombre près du soupirail, perdue, passée devant tes yeux, perdue encore, pourquoi cette tristesse, une mouche simplement, là, soudain, contact léger sur le dos de ta main posée sur ta poitrine, explorant maintenant ta peau, démangeaison imperceptible, frémissante un peu, pattes frottées devant elle, toilette interminable, explorant de nouveau, infime attouchement au poignet, ne bouge pas, immobile, imperceptible joie, temps minuscule, pattes de mouche sur la peau, écriture silencieuse, un chien s'est remis à aboyer mais tu l'entends à peine tandis qu'elle monte sur ta manche, s'arrête sur un pli, méthodique, fouillant, s'interrompant, perplexe semble‑t‑il, doucement tu essayes de rapprocher ton bras de tes yeux mais elle s'envole, se perd dans l'ombre qui gagne, réapparaît, très vite, traçant des signes indéchiffrables, posée sur la porte à présent, comme t'indiquant la sortie, tes yeux brûlent, se ferment, respire, lentement, respire, mais la mouche, la mouche, bouche ouverte, un peu, lèvres dures bougeant faiblement, bouche, bouche, dis‑tu, sans parvenir à prononcer le m et comment dire je t'aime maintenant, jamais plus, n'y pense pas, regarde encore, sur la porte la mouche immobile, la mouche, compagne du temps immobile, présence à peine, elle te frôle de son vol énigmatique, disparaît, pour venir se poser sur le mur où tu t'appuies, tout près de tes yeux, comme si quelque chose existait entre elle et toi, comme si elle voulait te le dire, une sorte d'amitié, l'espace autour n'est plus vide, elle et toi, tu la regardes si fort que ta vue se brouille, tu t'obstines en une sorte d'espoir froid, malgré la souffrance, l'oubliant même quelques instants, globes des yeux, énigmatiques, abdomen velu qui t'aurait répugné autrefois et que tu fixes jusqu'à en avoir mal, cherchant la vie, cette imperceptible pulsation, mouche mon amie, mouche sur le mur, immobile ou marchant, doucement, montant, cherchant, touchant à petits coups le ciment vertical, mouche, regarde‑moi, seule, mon visage est perdu, moi, sans nom déjà, mouche et comme toi tombée bientôt au pied du mur, mais maintenant, mouche, le même temps, le même fil, ensemble ...
Image et récit de l'arbre et des saisons

IMAGE ET RÉCIT DE L'ARBRE ET DES SAISONS
André Dimanche éditeur, 2001
I
Dans l'image, le temps passe mais sans
passer: les heures se succèdent, les nuances de lumière et d'ombre, les
soirs et les matins. Le regard, lui, reste le même, posé sur le
rectangle de la fenêtre, y cherchant sans doute ce qu'il ne cesse
d'ignorer. D'un jour sur l'autre, la floraison de l'arbre est
im¬perceptible. Il arrive pourtant que les yeux sentent une sorte de
grésillement silencieux et l'extrémité des branches se crible d'une
blancheur surgie du vert pâle des feuilles. Comme si la neige de la
montagne floconnait au coeur même de l'arbre abolissant ainsi les
distances, faisant de la vitre une tapisserie où feuilles et pierre,
ciel et bois s'entretisseraient dans le surgissement d'un seul motif
immobile et vivant. Submergés, les yeux ne voient plus alors que leur
propre émerveillement. Un instant, l'image semble s'exorbiter, jaillir
d'elle-même, se déchirer, puis tout retombe dans le calme et la
pénombre. Mais sans que cette blancheur tenace ne cesse de bourgeonner,
de travailler la nuit de sa buée lactée. Dès lors, tout se passe très
vite. Si vite même que le regard ne peut plus suivre l'irrépressible
jaillissement qui, un matin, traverse l'entrelacs des feuilles et des
branches. L'espèce de grésil qui criblait l'image de sa clarté
naissante est devenu soudain d'une blancheur crémeuse dont le
bouillonnement envahit, recouvre tout: le bleu du ciel, le tracé du
chemin, le gris cendré des branches. Profusion vibratile, ruche de
pétales, grappes floconneuses si compactes que les rameaux les plus
légers s'inclinent doucement vers le sol. Une sorte de cascade
immobile, à peine frémissante, emplit les yeux levés vers le bord
su¬périeur de la fenêtre et, une fraction de seconde peut-être, fleurs
et écume ont été un seul mot interchangeable, ténu, au point de
disparaître, de se fondre dans l'énorme blancheur épanouie où plus rien
n'existe maintenant que la seule jubilation des choses qui commencent
D'un
geste las l'homme a repoussé le cahier ouvert et, debout devant la
fenêtre, reste comme auréolé par la blancheur qui lui fait face. A
contre-jour, son ombre semble même se confondre avec celle du tronc et
des branches maîtresses, si bien qu'un instan il ne se distingue plus
nettement de l'arbr , en un suspens où s'interrompt le récit et
triomphe l'image. Mais un geste (main levée, passée dans les cheveux),
une toux brève et sèche, effacent très vite la vision. Et tout reprend
sa place: la silhouette debout, demeurée sans bouger, l'arbre et son
ruissellement immobile découpé par le cadre de la fenêtre et, entre les
deux, cette vitre invisible où viennent s'inscrire les fluctuations du
temps et du désir
Au levant, prise à contre-jour par le feu
solaire, toute cette blancheur est sombre. Sur la lumière, la profusion
de fleurs et de pétales bouillonne d'une pâleur grisée et le mouvement
puissant et souple du tronc et des branches maî¬tresses occupe
maintenant l'image. Grand signe obscur qui monte, traversant le vert
lumineux du pré et ses constellations jaune d'or, la brume bleuâtre de
la montagne, pour s'ouvrir, plus obscur encore, sur le vide éblouissant
du ciel. Un coq s'égosille un moment puis se tait. Le silence est d'une
légèreté telle que chaque bruit, chaque rumeur s'y exalte d'une
vivacité presque tangible. Sur le bout de route visible en bas et à
gauche de l'image, glisse un instant une silhouette sur un vélomoteur.
Il y a dans cette paix matinale quelque chose de si incroyable que les
paupières battent plusieurs fois. Mais rien ne vient troubler la
vision. Sauf, peut-être, cet imperceptible mouvement de la lumière qui
touche maintenant l'extrémité des branches les plus basses, éveillant
leurs fleurs éteintes, éclaboussant le bord inférieur de la fenêtre
d'une blancheur vive et transparente. Écume, dentelle, neige immobile.
Mystère d'une simple image où tout est là et tout échappe. Les yeux
errent à la recherche de ce point idéal où la vue, échappant au vertige
multiplié du détail, deviendrait un instant total et parfait, mais,
rapidement lassés, ils reviennent s'unir à l'immobile poussée du tronc,
à ce jaillissement mesuré, maîtrisé qui, à la fois, porte et traverse
le grand désordre blanc. Alors, un instant il se produit comme un
renversement de perspective: il n'y a plus de fenêtre, plus d'arbre. Le
regard devient nuit de racines, circulation de sève, écorce, élan
multiplié, levée solaire, éblouissement, et le récit se perd longtemps,
jusqu'à cet instant de tonnerre soudain où il resurgit, se déploie dans
le vent et la pluie, traverse l'image, l'animant de ce temps qu'elle
ignore mais qui toujours l'assiège, tels ces minuscules flocons d'ombre
la blancheur qui n'est plus maintenant qu'une pâleur grisâtre sur le
vert obscur de feuilles. Le regard reste pensif, comme bousculé par
cette violence inattendue puis, reprenant son parcours quotidien,
glisse du tronc presque noir au V de la fourche où s'entrevoient à
peine la ligne du chemin et la façade blême aux vitres obscures,
traverse le balancement des branches, le tournoiement des fleurs,
l'errance des pétales pour s'attarder sur le toit de la ferme, en bas à
gauche, d'un gris un peu plus clair que celui du ciel bas. Rien n'y
bouge. Le récit ne pourra pas y prendre, malgré les signes de l'homme:
hangars, réservoir à eau, carrosseries aux couleurs diverses en partie
cachées par la végétation. Seul l'arbre retient en lui la vie. Mais de
manière si impalpable (et pourtant si évidente) que le regard, pour
l'approcher, doit multiplier cette auscultation minutieuse, presque
maniaque, qu'il ne cesse de pratiquer (tronc, branches maîtresses,
fouillis toujours plus dense des fleurs et des feuilles) sans parvenir
à rien d'autre qu'à cette dispersion de fragments qu'épelle en quelque
sorte (de haut en bas, de droite à gauche) la lenteur de sa circulation
appliquée. Et cependant , s'il ne s'obstine pas à le détailler, s'il
s'abandonne à son désir, toujours réprimé, de voir à perte de vue,
d'accommoder sur l'infini ou, du moins, sur le fond – en l'occurrence,
le gris embué des nuages qui couvrent la montagne –, alors, au premier
plan, l'arbre est là tout entier en sa présence inépuisable mais
contenue dans l'espace ouvert et pourtant limité qu'il déploie
En
entrant dans la pièce, ce doit être l'énorme bouquet vert et blanc posé
sur la fenêtre qui, sans doute, attire son attention. Mais il ne s'y
attarde pas, s'approche du téléphone, décroche le récepteur, compose un
numéro, attend, fixant sans la voir la cascade immobile, s'animant
soudain, parlant, pris dans ses phrases, souriant, riant même, opinant
de la tête plusieurs fois, puis, redevenu sérieux, écoutant, immobile
un instant, attentif, traçant quelques barres sur un carnet, les rayant
de traits horizontaux, ponctuant son silence de brefs mouvements
d'approbation, se levant, sans lâcher le récepteur, s'approchant de la
fenêtre où le soir tombe en vert et mauve, distinguant sans doute à
peine la ferme, la façade claire mangée par le feuillage , l'Y obscur,
l'écume presque bleue, mais sans les voir, riant encore, faisant
maintenant "non" énergiquement de la tête, se rasseyant, ajoutant
quelques traits au griffonnage naissant, tandis qu'une lumière se pique
dans le noir de la nuit qui s'installe
Inlassablement, le
regard revient à l'espace immobile délimité par l'encadrement de la
fenêtre où, apparemment, rien ne se passe. Pourtant, chaque jour, à
chaque heure, l'arbre est différent, quelque chose d'imperceptible mais
de visible se produit dans l'image y faisant croître le récit. Ainsi ce
frissonnement de feuilles, ce balancement de branches, ces sursauts
intermittents, matérialisant un vent silencieux derrière la vitre,
tandis qu'une voiture blanche longe un instant le pré rayé de longues
traînées jaunes. La blancheur à présent s'estompe, comme grignotée par
le vert croissant des feuilles qui cachent toujours plus le paysage où
s'entrevoit encore, mais de moins en moins, un fragment de façade crème
et, au-dessus, le fond bleu mauve de la montagne, dont la pierre du
sommet n'est plus qu'un morceau de cendre immobile veiné de neige pâle.
La structure de l'arbre, elle, continue de s'affirmer au premier plan,
encore plus nette peut-être maintenant que l'explosion blanche se
résorbe et que l'émotion qu'elle produisait fait place peu à peu à
cette affirmation calme, obstinée du tronc et des branches maîtresses.
Le feuillage ne cesse de trembler sous le vent, tra¬versé de vols
brefs. Tout, dans la forme de l'arbre paraît disposé à la pleine
réalisation de ce même geste de bois, de feuilles et d'air qu'on lui
connaît depuis des années. L'heure sonne à un clocher invisible. Un peu
de soleil avive les couleurs – vert et jaune du pré, rouge de la roue
du tracteur – sur le gris plombé des sapins. L'arbre semble immobile,
identique à lui-même, toujours. A chaque instant, pourtant, l'image
change, et de ce changement pourrait naître le récit. Mais comment
montrer des variations aussi infimes, raconter l'imperceptible,
l'infini passage de la vie, la seule histoire qui vaille d'être
racontée? Ici, dans le tronc massif, dans la souplesse des branches,
travaille cette circulation muette, obscure, éployée comme par miracle
en cet immense surgissement végétal dont la lumière illumine un instant
la partie supérieure. Malgré le vent, son incessante agitation, le
balancement de chaque branche, la vibration de chaque tige, l'arbre est
un geste venu de la terre et qui, obscur et clair tout à la fois, est
une forme de paix, une figure constante de la beauté
La pièce
est vide. Comme venu de l'arbre, le regard pourtant ne l'a pas quittée.
On ne voit, en effet, ni la fenêtre ni son feuillage, mais la partie la
plus éloignée de la lumière près de la porte de communication. Le mur
qui fait face à la vitre est occupé par un placard. Suspendu à sa
poignée un cintre portant une veste marron. Une grande affiche occupe
le haut de la porte. Blanche, avec en son centre un fouillis de formes,
de couleurs que les yeux distinguent mal, elle porte un titre lisible,
lui, en gros caractères: ILS SONT MENACES. Le ton dramatique d'une
telle phrase pousse le regard à redescendre vers le rectangle aux
formes imprécises pour y chercher à reconnaître quelque chose à la
lumière de cette légende. Peut-être alors, malgré la brillance du
papier et la distance entrevoit-il des queues évasées, des ailerons ou
des ailes peut-être, quelques taches brunes, poissons ou batraciens,
oiseaux et, sans doute, d'autres espèces, méconnaissables à cette
distance, mais qui ne peuvent manquer de figurer là. Puis, glissant sur
la droite, il rencontre l'angle que fait ce mur avec le mur contigu
contre lequel est appuyé un escabeau où il s'attarde quelques secondes
avant de revenir à la table au premier plan encombrée d'un fouillis de
papiers, de carnets et de livres. Le jour est gris et la pièce ne sera
pas vide longtemps. La présence qui l'habite est là, comme suspendue
entre parenthèse, et la vision est une attente
Il pleut à
nouveau dans l'image. Au fond, la montagne a disparu, remplacée par
cette clarté grise et uniforme sur laquelle se déploie la sil¬houette
sombre de l'arbre. Rien ne bouge dans l'imposant réseau où mousse la
chevelure végétale dont le blanc est comme définitivement éteint.
Derrière, le vert du pré, plus dense, plus soutenu que d'habitude,
emplit les yeux. Dans le silence, une sorte de bruissement étouffé
semble couler sous l'image comme une légende sans paroles,
ininterrompue, où le temps, à la fois, passe et reste suspendu. Une
grisaille imperceptible l'accompagne et la grande forme de l'arbre y
vibre un peu, comme si s'amorçait un lent processus d'évaporation qui,
du fond brumeux aurait gagné chaque détail pour finalement brouiller la
vision entière d'une buée uniforme qu'on pourrait croire issue du
regard lui-même. Ce vide dense s'étire dans une durée indéterminée
accompagnée par la rumeur monotone de la pluie. Des heures passent, une
nuit peut-être, un matin, et peu à peu le paysage se reforme et le
geste de l'arbre revient s'arrêter sur la vitre: plus touffu, couvert
d'un vol vibrant de feuilles dont le nombre équilibre maintenant
l'écume persistante des fleurs. La pluie a cessé, mais le ciel reste
bas. Et sur le gris, le vert du pré et maintenant de l'arbre prennent
une luminosité intense, comme si une lumière douce et uniforme,
phosphorescente, les éclairait de l'intérieur et, pendant quelques
secondes, le regard n'est plus que cette lueur verte, atmosphérique,
qui devient le foyer du monde. Puis l'image devient fixe. Transparente
et fixe. Tout y a repris sa place: le tronc, son écorce cendreuse, la
courbe des branches maîtresses; le foisonnement des ramilles, des
feuilles et des fleurs; l'herbe plus haute du pré; le chemin presque
invisible au fond, les taches claires de la façade; le bout de route
avec la ferme en bas à gauche et la masse obscure des sapins, coupée
presque horizontalement par le ciel bas. Et tout y est immobile. Au
point que le regard cherche un événement, moins, un simple mouvement
sur lequel s'attarder pour ne pas se perdre parmi l'indifférence
multipliée de chaque détail qui flotte séparé de tous les autres,
délié, comme suspendu dans une attente sans objet, pour ne pas sombrer
dans cet espace neutre où les choses ressemblent à des noms, nettes,
précises, abstraites, où le silence n'est qu'un vide de bruits, une
sorte de lac étale sans reflet ni limites. Le seul mouvement
perceptible est celui des yeux qui parcourent lentement, avec
insistance, le rectangle de la fenêtre, s'efforçant sans doute d'y
découvrir une amorce au récit. Mais le temps, lui aussi, est arrêté,
suspendu, pareil à une goutte translucide, gonflé d'un poids d'attente
dont on ne sait s'il va bientôt le rendre à la fluidité qui est la
sienne. Ou, du moins, c'est ce qu'il semble, car la lumière, pâle
jusque là, commence à se lever, rendant l'image plus claire, plus
habitable, même si rien apparemment n'y a encore changé. C'est alors
qu'un grondement étiré, étouffé, venu d'on ne sait quelle source
invisible – camion, tracteur, avion? – déchire la fixité de l'image,
son attente figée. Et, comme répondant à un signal, le feuillage se
remet à frémir d'une brise légère issue, semble-t-il, de l'intérieur
même de l'arbre et qui, de loin en loin, gagne peu à peu tout le paysage
L'homme
est assis à la table. Le visage recouvert entièrement par ses deux
mains ouvertes et jointes, dans une attitude d'accablement ou de
fatigue intense. Il ne bouge pas. Depuis combien de temps garde-t-il
cette position? Rien ne permet de le dire. Mais le désordre de papiers
sur lequel s'appuient ses coudes semble montrer qu'il a travaillé
longtemps et qu'en effet il se repose d'un effort trop soutenu.
Pourtant, les yeux distinguent, posée sur les pages éparpillées, une
feuille de papier qui, visiblement pliée en quatre, vient d'être
ouverte, et dont les bords un peu relevés par l'effet de la pliure,
n'empêchent pas de distinguer les lignes serrées, nombreuses, d'une
fine écriture bleue. Peut-être, alors, cette pose d'abandon est-elle
due à autre chose qu'à la fatigue. Émotion trop vive? Tristesse?
Désespoir, même? Quoiqu'il en soit, la pose se prolonge, tandis que sur
la vitre, indifférent, le feuillage de l'arbre ne cesse de bruire
silencieusement d'une vie retrouvée
Quelques pétales épars
se détachent encore du feuillage maintenant entièrement vert où les
fleurs ne sont plus qu'un semis d'étoiles fanées, couleur miel, à peine
visible dans le frissonnement léger. Taché d'ombre et de soleil,
l'écorce du tronc est une géographie mouvante, terre et cendre. Les
traces des jours s'y inscrivent et les yeux s'attardent sur les plages
claires, les craquelures, les écorchures, les fissures mauves, le
travail obscur des mousses, tout un monde inépuisable que la distance
rend uniforme, paisible, dans la douceur de l'après-midi. Derrière, les
gris, les bleu, les blancs du ciel changeant ne cessent de tisser une
toile brouillée sur laquelle réapparaît le profil plombé de la
montagne. A gauche même, au-dessus du toit de la ferme, plus haut que
les pentes violettes des bois, s'ouvre la clarté vert pâle d'un champ,
surmontée d'une crête rocheuse et d'une dentelure bleue-noire de
sapins. La vie a repris ses droits et le regard circule à nouveau avec
aisance dans l'image. Malgré le vent qui s'est levé, l'herbe du pré
reste immobile. Pareille aux prairies des toiles impressionnistes, elle
est un fouillis de touches distinctes mêlant de longues traînées roses,
des taches rougeâtres, des semis intermittents de points allant du
blanc au jaune d'or et aux multiples nuances du vert. Il en émerge
pourtant un ordre léger, insaisissable, que l'œil s'épuise à discerner.
Puis, lassé, brouillé par trop d'effort inutile, il revient au premier
plan dont la stabilité reposante – encadrement de la fenêtre, tronc
massif de l'arbre – apaise son vertige. Pause. Vrombissement d'un petit
moteur dans le flou de l'image. Silence. D'une des deux boites de bois
suspendues au tronc, s'échappe un oiseau (queue-rouge ou mésange) trop
vite pour qu'un nom puisse s'imposer. Le récit des heures se poursuit
dans la simplicité tranquille de l'après-midi. Vers le soir, une sorte
de petit drame se prépare. Derrière le tremblement de l'arbre, la
partie supérieure de l'image s'obscurcit, devient noire, tandis que
l'entier du feuillage s'illumine d'une lumière intense. Mais rien,
finalement, ne se produit. L'orage demeure une menace suspendue peu à
peu recouverte par le soir
L'écriture est lente mais
régulière. On voit la main droite glisser de gauche à droite,
accompagnée de son ombre, tandis que la main gauche, index et majeur
écartés, posée sur le bord de la feuille, la maintient fermement. Tout
le corps légèrement incliné vers l'avant participe à cet acte immobile.
La tête, à peine penchée sur la droite, surplombe un mouvement qui lui
semble étranger, mais derrière les petites lunettes métalliques, les
paupières et les cils ne cessent de battre sur les yeux attentifs. De
temps en temps, la main s'arrête, hésite, suspens imperceptible, puis
reprend son trajet. La page ainsi est vite remplie et produit un
froissement léger quand la main gauche la retourne. La lumière matinale
qui entre par la fenêtre à gauche, tamisée par le feuillage, tremble
sur la table et le mur. Trilles, roulades, cris, pépiements
accompagnent le bruit discret de la plume sur le papier et, un instant,
il semble que la silhouette de l'homme assis en train d'écrire entre
dans l'image, se superposant puis se confondant à elle
A
contre-jour, l'arbre est une grotte obscure transpercée d'aiguilles de
lumière étincelantes. Pour une fois, c'est l'arrière plan qui attire le
regard: la pierre de la montagne, ses pentes, leur alternance de verts
pâles et de verts sombres, le toit gris de la ferme cernée de
feuillages touffus, le pré surtout où flottent, surgies de nulle part,
une dérive de bulles blanches, comme un écho de la splendeur évaporée
de l'arbre. Tout est si léger que les yeux osent à peine s'attarder,
glissant de la nappe encore sombre de l'herbe au chemin esquissé parmi
l'encre des feuilles, se posant très vite sur la vitre noire de la
façade, sautant au tracteur d'un rouge plus vif dans la lumière,
revenant à l'obscur du tronc, au feuillage, qui semblent avoir conservé
un peu de la nuit proche, même s'il perçoit très bien dans leur ombre
immobile une sorte de fièvre, de frémissement encore invisible qui
bientôt les investira, faisant de l'arbre entier un délicat brasier de
flammèches dansantes. Pour l'instant, l'image demeure froide, humide
presque, malgré les traînées lumineuses du fond, et la présence du
soleil comme pris au piège, étouffé dans l'enchevêtrement obscur n'est
encore qu'une promesse. Revenus malgré tout au feuillage, à son bleu
sombre et mat dans le contre-jour à chaque fois plus vif, les yeux
s'exercent à y poursuivre le récit qui, tout d'abord, paraissait
impossible tant la lumière venue du fond figeait l'arbre, par
contraste, dans une ombre uniforme et compacte. Ainsi, après une
première errance infructueuse le long des branches maîtresses à peine
visibles, ils s'attardent à présent près du bord droit de l'image, sur
une sorte de miroitement incertain qui, sans qu'ils aient pu savoir
comment, devient insensiblement l'ovale à peine plus pâle de trois
feuilles oscillant légèrement, comme suspendues à un fil, sur la masse
obscure et indifférenciée. Mais le temps de prendre conscience de cette
infime apparition, elle s'est déjà métamorphosée et multipliée (car ce
ne sont plus maintenant trois feuilles mais huit) en un tremblement
d'un or sombre d'abord, puis de plus en plus clair. Chaque jour la
lumière est une naissance. Pourtant, jamais le regard n'a pu la
surprendre à ce point de surgissement où elle semble s'engendrer
elle-même de la nuit ou du néant. Déjà, l'apparition s'est muée en un
frémissement igné, s'est répandue, créant d'autres foyers fourmillants
dont se dégagent plusieurs plans, une profondeur, comme celle d'une
grotte aux parois frissonnantes, étincelantes par place d'une profusion
toujours plus grande de feuilles dansantes et lumineuses. Le matin est
dans l'arbre
Le cercle de lumière de la lampe laisse la pièce
dans la pénombre. A droite, sur le mur faisant face à la porte de
communication, un lit. L'homme y est couché sur le dos, les mains sous
la tête, les yeux clos, les jambes étendues, un pied sur l'autre, dans
une attitude de repos ou de détente plus que de sommeil. Depuis peu de
temps sans doute, car la fumée bleuâtre d'une cigarette monte
verticalement d'un cendrier posé sur le bureau avant de subitement se
disperser plus haut vers l'ombre du plafond. Tout, donc, est en attente
– ou semble l'être. Rien ne vient troubler l'immobilité et le silence.
Et, pourtant, flotte comme une angoisse diffuse. Comme si le poids des
jours accumulés s'était mis soudain à peser et que, tout près,
l'absence était là, derrière la porte. La respiration régulière soulève
légèrement la poitrine, mais comment savoir si le coeur bat avec
violence ou tranquillité? A un certain moment, des pas se font
entendre. Au-dessus, peut-être, ou à côté. Un bruit sec, aussi, puis
rien. L'homme ne bouge pas
Dans la partie médiane de
l'image, une trouée des feuilles laisse voir la pierre de la montagne,
rose déjà avec le soir. Passée la chaleur, surprenante pour la saison,
d'un jour rayonnant de lumière, une ombre paisible est descendue sur
les choses immobiles. L'arbre, encore faiblement éclairé dans sa partie
supérieure est entré dans une sorte de méditation où chacune de ses
parties, chacun de se plus infimes éléments, paraît se fondre en un
geste d'acquiescement. Oui, semble-t-il dire, oui au jour et à sa
splendeur, oui au soir, oui à la clarté du ciel, oui à la terre obscure
où germent les couleurs. Et le regard s'émeut de tant de consentement
et de force à la fois tandis qu'une brise légère fait maintenant
trembler les feuilles les plus basses comme un léger frisson ondulant
sur et sous les deux branches maîtresses et que le grondement d'un
tracteur, agressif un moment, se perd au loin avec l'aboi d'un chien.
Que chercher d'autre que cet équilibre précaire entre ciel et terre,
entre noir et lumière, entre mouvement et immobilité, violence et paix,
que ce point où, pour un instant sans mesure, les yeux deviennent
l'image, s'y perdent, pur regard que n'habite plus qu'une clarté
mourante et si lumineuse, pourtant? Mais, très vite, l'ordre des
apparences se recompose, chaque chose reprend sa place, arbre, pré et
son vert pastel, mur encore clair de la ferme et de la maison d'en
face, montagne grise à présent, alors qu'une cloche sonne, régulière,
une heure incertaine – huit, neuf heures? – hors de l'image d'où le
jour se retire imperceptiblement. Désormais, mis à part un foyer
rose-orangé près de la ferme (sans doute le tracteur) tout s'éteint,
devient cette pâleur mate qui n'est plus une attente mais une chute
lente. Une lampe s'est allumée à la vitre d'en face. Seul le ciel
conserve une clarté que semblent recueillir encore, sur le pré et son
vert à présent presque gris, l'écume éparpillée des bulles indécises.
L'arbre entre dans la nuit
Entre l'homme et l'arbre existent
des affinités que le regard d'abord ne remarque pas. Quelque chose
comme un amour du silence et une obstination discrète mais
inébranlable. Les jours et les nuits passent et l'ombre ou la lumière
les retrouvent toujours à leur place, comme s'ils attendaient malgré
leur apparent affairement – main qui écrit, feuilles qui bougent – un
événement qui les arracherait enfin à leur immobilité relative. De
temps à autre, l'homme s'arrête d'écrire, s'étire, se lève, disparaît
même de la pièce mais pour y revenir un peu plus tard un verre à la
main ou resserrant sa ceinture, et tous ces gestes anodins semblent
répondre aux mouvements intermittents des branches et des feuilles. Les
jours de soleil, l'ombre de l'arbre et celle de l'homme se rencontrent
parfois sur le mur et il y a dans cette conjonction une sorte de paix
qu'eux-mêmes sans doute ne perçoivent pas. Mais le plus frappant, bien
sûr, c'est cette verticalité qui les fait tous deux appartenir au même
monde: celui de l'entre-deux et du passage dont ils sont en quelque
sorte les témoins ou les gardiens. Car même assis, le buste dressé de
l'homme, sa tête légèrement inclinée, désignent un point de l'espace
que prolonge, de l'autre côté de la vitre, le mouvement ascendant du
tronc, tandis que l'écriture rapide, nerveuse, semble amener au jour de
la page le noir de la vie, comme les feuilles sur le ciel l'obscur
travail des racines
Le calme est le propre de l'image,
malgré les contrastes parfois violents qui peuvent l'affecter. Ainsi le
gris perle du ciel ou la bande cendreuse et uniforme de la montagne qui
coupe l'horizon. Également grise, une voiture entre pour quelques
secondes dans le champ de vision, remonte la route et disparaît. Le
vert assombri du feuillage, au premier plan, parcouru d'un léger
tremblement, tourne lui-même au gris. Seul le pré conserve sa
luminosité paille et or qui rappelle au regard la splendeur des jours
précédents. Silencieuse, une mouche tourne devant la vitre, s'y pose,
l'arpentant à petits pas intermittents, tandis qu'un chien se met à
aboyer, sans doute dans la ferme, avec une insistance qui, peu à peu,
finit par céder au ronflement lointain d'un avion. Car l'image ne
relève pas seulement de la vue. Les autres sens, l'ouïe surtout, mais
aussi l'odorat et même le toucher peuvent y avoir leur part, et c'est
ce qui la rend perméable au récit, à ces métamorphoses tantôt
imperceptibles, tantôt évidentes qui ne cessent de l'habiter. Ainsi la
lueur plus vive, inattendue, comme émanée du champ, dont s'éclairent un
peu quelques feuilles ou le chemin presque invisible maintenant dans
les herbes, sur lequel passe lentement un promeneur sans doute, bien
que la distance ne permette de distinguer qu'une tache rouge vif
contrastant nettement avec la grisaille et la verdure environnantes. Ou
encore la pierre pâle de la montagne qui vient d'émerger de
l'uniformité grise. L'énumération peut se poursuivre indéfiniment,
puisque chaque instant est un changement et que le regard change
continuellement, réintroduisant lui-même, à son insu, le récit dans
l'image. Tel celui de cet autre après-midi de pleine lumière et de
chaleur, avec le pré où l'herbe haute criblée de boutons d'or ondule
sous le vent. Le feuillage, au premier plan est plus calme et l'écorce
du tronc ou des branches, grise et mauve, tachée de clair, est une
texture sûre et paisible sur laquelle les yeux peuvent trouver ce repos
que l'arrière-plan éblouissant leur refuse. Une rumeur (moteurs, voix)
cerne l'image, mais, étouffée, elle semble repoussée par le silence de
l'arbre et demeure lointaine, sans toutefois complètement disparaître,
rôdant quelque part sur l'horizon, à la fois vague et insistante.
Rayant l'espace entre les feuilles, entrecroisant leurs vols
intermittents, tenaces, des insectes trament un texte invisible que les
yeux cherchent vainement à décrypter. Parfois, pour un instant, plus
rien ne bouge, et la pierre blanche de la montagne se fait soudain plus
proche. Puis, comme brouillant la précision transparente de l'image, le
vent refait de l'arbre une ruche bruissante dont la brusque agitation
contraste avec la géométrie simple du mur et du toit de la ferme
ensoleillée. Sur les pentes de la montagne, les champs ont verdi, et le
regard trouve dans l'éclaircie qu'ils forment entre les sapins une
douceur inattendue. Resté un moment à suivre les traces claires qui les
sillonnent – peut-être des sentiers – il revient au bord de la fenêtre
rendu obscur par l'éblouissement vert et or de l'image. Une cloche
sonne alors cinq heures, comme si par là elle voulait signifier la fin
imminente de la séquence
Depuis plusieurs minutes, l'homme
marche de long en large, les mains dans les poches, la tête baissée
vers le sol, comme s'il attendait une nouvelle urgente et voulait
tromper son attente ou, simplement, se dégourdir les jambes. Et, tandis
qu'il marche, son ombre l'accompagne, disparaît dans le fond de la
pièce, resurgit sur le mur, se mêle à celle, multiple et vibrante de
l'arbre. C'est l'après-midi avec la lumière et des voix d'enfants
quelque part. Dans la pièce, il y a le froissement monotone des pas et,
à peine perceptible mais présente, la respiration égale, régulière.
Brusquement, l'homme s'est arrêté devant l'affiche collée sur la porte
du placard et paraît la contempler un instant, avant de se retourner
pour revenir s'asseoir à sa table. Dehors, la lumière s'est assombrie.
Quelques nuages couvrent le soleil et les ombres s'effacent
Comment
montrer les voix de l'arbre? La circulation ininterrompue, même
silencieuse, le murmure invisible, chuchotements, craquements,
grincements parfois comme des rires, crissements, crépitements de
pattes et d'ailes, froissements de feuilles? Tout monte, bouge,
s'éparpille et tout appartient, pourtant, au même univers. A cette
force agglutinante d'où naît la grande silhouette végétale. L'image est
une chambre d'échos et le regard qui se fait ouïe, erre, s'égare dans
le labyrinthe bruissant. Comme si, brusquement, tout avait pris valeur
sonore, même les couleurs, la lumière, les formes entrelacées. Il y a,
d'abord, le grave des racines et du tronc, levée obscure ou basse
continue, qui s'ouvre peu à peu, se ramifie, prend des tonalités plus
claires, et c'est le médium du vert, les mille chatoiements, les voix
paisibles qui se répondent, se frôlent, se confondent, une rumeur
égale, homogène, orchestre végétal où les cordes joueraient toutes
ensemble sans qu'aucun trait, aucune mélodie n'en jaillissent,
frôlements, glissements d'archets, bruissement unanime, hypnotique,
prolongé des heures peut-être avant que les flûtes frêles de lumière se
mettent à perler, émergeant du frémissement massif, jetant quelques
trilles scintillants, s'étirant, se répandant en flaques sonores, et
tout l'arbre va maintenant faire entendre la symphonie des grands
jours, fouetté de vent, vibrant de roulements d'orage, de percussions
de foudre, d'un choeur tourbillonnant de feuilles, jetant sur un ciel,
cuivre et suie, des clameurs de fanfares puis, s'apaisant tout aussi
brusquement – éclats, échos dispersés – retournant à la paix minutieuse
des gouttes, au silence matrice, à l'espace enfin retrouvé du regard
Quel
âge, celui de l'homme? Trente, trente-cinq ans? Ses cheveux bruns,
bouclés, font autour de l'ovale de son visage une auréole sombre et ses
yeux clairs reflètent la clarté de la fenêtre qu'ils fixent depuis
quelques instants, sans qu'il soit possible de savoir s'ils regardent
un détail précis ou si, au contraire, ils se perdent dans le vide. A en
juger par la longueur de ses bras posé sur la table, il doit être assez
grand, mince, et son allure générale l'accorde au foisonnement de
l'arbre tout proche. Comme si, entre eux, existait un lien invisible
mais que tout, dans l'organisation de la pièce, les couleurs, la
lumière même, laisse deviner. Pour le moment, l'homme a repris son
travail et, penché sur un cahier, il écrit lentement, s'arrêtant
parfois pour consulter l'un des livres entassés près de lui ou,
simplement, pour regarder par la fenêtre le tremblement lumineux du
feuillage. L'après-midi passe, imperceptible, dans le glissement des
ombres sur le mur. Peu à peu, la clarté se fait plus vive. L'homme,
alors, s'étire, reste quelques instants à relire, debout, ce qu'il
vient d'écrire puis disparaît par la porte de communication. Et la
conjonction discrète de son absence et de la présence de l'arbre brille
éphémère dans la pièce restée vide
Achevé le récit de
l'orage, l'arbre est rentré dans l'image, dans sa fixité grise où plus
rien ne se dessine que les figures de l'attente. Tronc et branches
semblent à présent plus massifs, mais il ne s'agit peut-être que d'une
illusion d'optique due à l'importance du feuillage dont la cascade
figée, d'un vert obscur, occupe presque entièrement le champ de vision.
L'immobilité de l'ensemble est si totale que les divers mouvements des
branches – verticaux, diagonaux, horizontaux, arqués, brisés –
ressemblent à autant de gestes interrompus dans l'infime buée grise du
paysage. Moins lumineux qu'à l'ordinaire, ses hautes herbes
désordonnées couchées en longues stries crayeuses, le pré rappelle une
mer démontée aux vagues arrêtées, tandis que l'immense déferlante
plombée de la montagne demeure suspendue dans la paix insolite de
l'image. Une sorte de présage nocturne se propage insidieusement dans
l'uniformité chromatique de l'ensemble et le regard, pris dans cette
imminence indéchiffrable, s'obscurcit de sa propre contemplation. Un
invisible poing se resserre doucement sur la ferme qui semble
maintenant plus lointaine, plus irréelle – une sorte de souvenir
méconnaissable dont le sens peu à peu s'évapore. La nuit, alors, peut
s'approcher, montant du centre de la vision, pâle d'abord, puis de plus
en plus sombre, sécrétée tache après tache, morceau après morceau, par
l'encre du feuillage où une lampe s'est mise à briller. Ensuite, les
yeux ne reconnaissent plus rien que la nuit de la vitre derrière
laquelle la pluie s'est remise à tomber, couvrant de son bruissement
continu, monotone, le silence de l'image, longtemps, très longtemps,
sans autre issue que la lente pétrification des choses sans visage, la
déclinaison des nuances du noir, l'attente massive, où se perdent les
noms, où plus rien d'autre ne se distingue que, géométrique, le
possible reflet d'une vitre, mais non, peut-être n'est-ce qu'un
imperceptible bougé du regard, un infime écoulement, frôlement à peine,
indistinct mais tenace, jusqu'au matin, sa lueur sale levée dans
l'arbre, sa clarté laiteuse sur laquelle se découpent les feuilles
toujours immobiles mais qui, touchées par le hasard des gouttes,
vibrent par intermittence comme des battements de paupières dispersés
dans l'entier réseau de la ramure. A présent, une brume épaisse,
crayeuse, traîne en bas de l'image, couvrant les premières pentes de la
montagne dont la ligne de crête émerge, comme flottant sur une
épaisseur de vapeurs instables. La ferme demeure visible, mais les
feuillages qui l'entourent commencent à se dissoudre dans la grisaille
mouvante. La rumeur de la pluie n'a pas cessé, faisant de l'espace une
substance sonore, indistincte où tout s'éparpille, d'où n'émergent que
quelques bruits reconnaissables (grondement d'un moteur, passage d'un
train) très vite absorbés par ce froissement uniforme, interminable qui
semble ne jamais pouvoir s'achever
Tourné vers la fenêtre, le
bébé est assis sur la table encombrée de papiers, les yeux bleu
fascinés par le mouvement des feuilles, immobile, dans une
contemplation muette qui fait sourire l'homme et la femme penchés à ses
côtés, prêts à intervenir au moindre déséquilibre. Mais, pour le
moment, tout semble suspendu, dans une attente que rien ne vient
troubler. Les deux adultes se regardent par-dessus le petit corps, et
cet instant est d'une beauté paisible, profonde, pareille à celle du
grand arbre épanoui dans la vigueur de son feuillage retrouvé. Puis –
cri de jubilation, froissement – tout s'anime à nouveau de cette
vivacité inquiète de la vie naissante. Appuyé sur son bras gauche
l'enfant heurte maintenant convulsivement de sa main libre serrée sur
un morceau de papier le bois de la table. Souriante, la jeune femme se
penche un peu plus vers lui et se met à lui parler doucement, sans voir
les doigts qui frôlent sa chevelure d'une caresse contenue
En
bas, à gauche de l'image sur la diagonale maintenant invisible de la
route monte lentement une silhouette grise qui bientôt disparaît
derrière l'extrémité feuillue d'une des branches de l'arbre vêtu d'un
paisible clignotement d'ombre. La lumière reste au second plan,
concentrée sur le pré de graminées et les nuances du rouge du jaune et
du vert s'équilibrent en un tissage à la fois désordonné et homogène.
Au premier plan, une danse d'insectes tisse une toile transparente où
s'attarde le regard. A chaque fois, la plénitude de l'image l'aveugle
et il lui faut quelques secondes pour rétablir la distance, ordonner
l'infinité des signes qui simultanément le submergent et paraissent
vouloir l'annuler de leur prolifération instantanée. A présent, le
récit du soleil recommence. Levé de derrière le vide bleu sombre de la
montagne, il est venu habiter l'arbre. Caché par la branche maîtresse
de gauche, au sommet de l'image, il diffuse une lumière blanche si vive
que l'ensemble du feuillage n'est plus qu'un charbonnement immobile
traversé de temps à autre par le vol rapide d'oiseaux impossibles à
nommer. Mais s'agit-il encore de nommer quand tout semble se dissoudre
dans la blessure éblouissante d'une sorte de coeur en fusion dont les
pulsations intermittentes obligent les yeux à se fermer, à redécouvrir
sous les paupières un feuillage inverse de taches jaunes qui, tournant
au rouge puis au mauve, tarde longtemps à s'effacer? Mais l'obstination
du regard reste la plus forte et, revenu au contre-jour clignotant, il
se remet à ausculter minutieusement la forme familière et pourtant
insolite. Proche du bord inférieur de l'image, le tronc, les branches,
échappant au contre-jour, retrouvent leur apparence paisible. Tombée du
haut, la lumière pose quelque taches luisantes sur les feuilles
périphériques, et cet éclat disséminé, reflété sur le toit de la ferme,
crée entre les différents plans une complicité où s'engendre l'espace
La
jeune femme est maintenant accroupie le visage à la hauteur de celui de
l'enfant. Celui-ci, troublé par la répétition de son propre geste,
s'est immobilisé à nouveau et la regarde de ses yeux clairs dont on ne
sait s'ils sont rieurs ou inquiets. Puis, tout en fixant le visage
proche, sa main droite, sans lâcher le chiffon de papier qu'elle serre
fermement, monte, hésitante, vers la bouche qui s'ouvre, luisante, pour
l'accueillir. Sa mère fait une grimace et semble dire "sale, pas
bon",conseil qui, manifestement, ne le trouble pas, puisque,
consciencieusement, il s'est mis à sucer son poing toujours refermé sur
la papier humide. Soudain revenue, la lumière les auréole d'un liseré
miel et leurs ombres viennent se confondre sur le mur avec celle du
feuillage
Depuis le temps qu'il contemple l'image, le regard
a pris une grande acuité qui lui permet de percevoir de minuscules
détails invisibles auparavant: tel cet insecte posé sur le feuille
extrême de l'une des branches basses qui, sur la gauche, en une courbe
déclinante semble désigner le désordre du pré. La distance ne permet
pas de lui donner un nom mais, tache brune sur le vert de la feuille,
il devient une sorte de point magnétique vers lequel ne cessent de
revenir les yeux et autour duquel paraît s'ordonner aujourd'hui
l'image. Comme si tout le reste – l'arbre au premier plan, les herbes
hautes, la ferme, la montagne au loin – n'était que prétexte à cet
instant brusquement incarné dans cette forme minuscule. Puis, un peu de
vent se mettant à secouer la feuille, l'insecte disparaît, rendant sa
mobilité au regard étonné maintenant de l'épaisseur déjà fournie du
feuillage. Au point que la façade et les fenêtres du pavillon ,
visibles il y a encore un mois dans le Y formé par les deux branches
maîtresses, ont presque disparues. Seule s'entrevoit encore une touche
de beige, dans le tremblement des feuilles et leur vert sombre, luisant
et métallique, brille comme le toit de la ferme répété en écho par les
toitures des deux boites de bois suspendues au tronc où, un peu
au-dessus, un autre détail infime arrête le regard: une tache d'un
violet assez vif dont il ne parvient tout d'abord pas à discerner si
elle est une fleur émergeant d'un petit bouquet de feuilles ou une
coloration de l'écorce elle-même parmi les longues traînées sillonnant
le craquèlement cendreux de sa surface. Inquiets, les yeux s'attardent
sur le point lumineux, sans parvenir à lui donner un nom, jusqu'à ce
qu'une légère vibration finisse par révéler la fleur (d'où venue,
poussée de quelle manière à cette hauteur sur le bois de l'écorce?) et
qu'en bas à droite, sur le pré, un vol de corneille les entraîne à sa
suite glissant sur l'écume rose verte et jaune des graminées
désordonnées par les récents orages
Restée vide, la pièce est
à nouveau le lieu de rencontres minuscules. Ce qu'on aurait pu prendre,
de loin, pour le dernier mot de la page abandonnée à mi-parcours,
s'anime soudain d'une saccade, s'immobilise, repart, traçant comme un
pointillé invisible sur la blancheur du papier. Il se révèle ainsi que
mouche et mot ont plus d'une affinité et que de leur conjonction
peuvent naître d'étranges, d'illisibles figures. Comme celles,
mouvantes, qu'engendrent l'ombre et la lumière, animant sur la porte du
placard du fond les formes confuses de l'affiche, sans pour autant
brouiller le sens de l'en-tête aux grandes lettres noires: ILS SONT
MENACES. Mais, personne n'étant là pour lire cette phrase, l'inquiétude
qui pourrait lui être associée se dissipe dans le chassé-croisé des
ombres. D'autres rencontres vives, brèves – celles du soleil avec les
ciseaux sur la table ou un sous-verre proche du placard – ponctuent
l'espace d'instants visibles. C'est pourtant celle de la présence et de
l'absence, la plus impalpable, la plus invisible, qui demeure la plus
intense. Comme si se jouait là un drame énigmatique. Et, de fait, une
fois l'homme sorti, et malgré tant d'objets qui, brusquement inutiles,
dessinent de leur attente sa présence et son proche retour, l'absence
insidieusement s'installe, annonçant, par le silence maintenant rétabli
et le vide de la chambre, son triomphe futur
C'est le vent
qui, aujourd'hui, porte le récit dans l'image, y introduisant un
mouvement de gauche à droite selon lequel tout semble glisser en une
dérive sans fin: l'arbre, bien sûr, dont les branches (le regard ne
s'en aperçoit que maintenant) penchent dans leur majorité vers la
droite, le pré, surtout, parcouru d'ondoiements pâles qui sont autant
de courants rapides et changeants dans l'épaisseur de l'herbe, la
ferme, heurtée, bousculée de feuillages tourbillonnants, la montagne,
comme emportée par un galop de nuages rapides. L'image elle-même est
prise d'une déformation inquiétante – un étirement horizontal –, à
moins qu'il ne s'agisse d'une illusion d'optique due au déchaînement
furieux dont elle est le théâtre. Feuilles, brindilles, pollens,
insectes tournoyants la traversent, tandis que l'arbre est un désordre
de feuilles secouées avec un bruit de mer. Incapables à présent de rien
fixer, les yeux restent immobiles, pôle fixe des métamorphoses, jusqu'à
ce que sur le fond de l'image devenu soudain presque noir, le feuillage
proche, touché par un soleil étroit et invisible se mette à brûler tel
une torche verte. Il y a là comme une frontière énigmatique entre deux
mondes où le regard hésite, fasciné, en quête de quelques signes
familiers, de quelqu'impossibles repères. Puis, comme si la tension
était devenue insupportable, le ciel se déchire, et une éblouissante
brisure scinde l'image de haut en bas
Accoudée à la fenêtre
ouverte, la jeune femme regarde le paysage. Son visage calme, malgré
les cernes légers des yeux et l'infime creusement des joues sous les
pommettes, semble flotter dans la clarté rose du crépuscule. Derrière
elle, la chambre est une douce pénombre où s'estompent puis, très vite,
disparaissent les choses. Ne reste qu'un éclat pourpre sur le vert pâle
de l'arbre reflété par la vitre. Sans doute celui du dernier soleil qui
brille peut-être dans les yeux sombres du visage. Autour, sur la façade
crème, l'ombre du feuillage devenue violette bouge un peu, ajoutant un
tremblement léger à la silhouette rouge prise dans le cadre de la
fenêtre. Il y a là, une fois encore, une paix singulière, sans doute
parce que la forme humain, même si elle n'est qu'un détail parmi
d'autres, est en même temps le centre de ce qui pourrait être une
photographie que personne ne prendra. La brise fait vibrer une boucle
sur le front pâle et les lèvres ont un sourire de bonheur calme. Puis,
sans que rien n'ait pu laisser présager une disparition aussi soudaine,
la fenêtre reste vide. Sur l'obscur de la vitre maintenant refermée, un
rose se dilue dans le reflet trouble et criblé du feuillage
Pourquoi
soudain pour le regard tant de difficulté à rentrer dans l'image?
Est-ce la crainte de rester pris dans sa fixité foisonnante, de ne plus
pouvoir l'animer de son désir? Ou, au contraire, de n'y plus rien
trouver qu'il ne connaisse déjà et, donc, de demeurer seul avec
lui-même? Ce matin, tandis qu'un papillon blanc, erratique et léger,
danse à droite sous l'arceau de la branche la plus basse, l'arbre
frissonne sur le ciel clair d'un vert obscur encore chargé des ombres
de la nuit qui semble persister en haut, à contre-jour. Le Y de la
double branche maîtresse monte en s'évasant d'un mouvement puissant,
continu, à chaque instant prolongé dans son immobilité apparente, ce
qui donne aux yeux une raison de s'attarder dans l'image, même si cette
contemplation a quelque chose de morose, d'un peu triste presque, à
cause sans doute de la fatigue qui pèse sur les paupières, les
obligeant à quitter le léger éblouissement du ciel pour la brume grise
de la zone médiane où n'apparaît pas la montagne. La ferme, la ligne
d'arbres bordant le chemin invisible derrière les herbes hautes,
restent dans une clarté diffuse que le soleil qui commence à poindre ne
dissipe pas encore. Pour l'instant, tombée du coin supérieur droit, sa
lumière touche le bord inférieur opposé puis se répand sur le désordre
du pré, sans atteindre encore, au premier plan, le vert charbonneux du
feuillage. Seules les extrémités des deux branches basses, à gauche,
détachées de l'ensemble, se mettent à briller comme des ailes légères
Vue
de l'arbre, seule fenêtre éclairée dans la masse obscure de la maison,
la chambre ressemble à une cabine de bateau et la silhouette de l'homme
à celle d'un capitaine penché sur ses cartes, calculant longitude,
latitude, absorbé longuement dans de délicats tracés. Autour, la nuit,
qui pourrait être celle de l'océan tant ses ténèbres sont denses,
empêche de distinguer autre chose que ce rectangle de clarté jaune dont
s'éclairent quelques feuilles proches. De temps à autre, des bruits
traversent le silence – froissements, craquements, rumeurs lointaines –
que l'homme pourrait peut-être reconnaître s'il leur prêtait attention,
mais, obstinément penché sur son travail, il ne lève pas sa tête,
presque immobile, à peine oscillant de droite à gauche puis de gauche à
droite, selon le mouvement de la main qui écrit. Pourtant, vient un
moment où, la fatigue gagnant, l'homme pose son stylo, se redresse,
s'étire longuement, bras levés dessinant un V ou un Y semblable à celui
des branches invisibles à présent sur la vitre. Puis, les pages écrites
une fois feuilletées, il referme le cahier dont la couverture verte
rayée en haut et en bas de deux bandes grises parallèles s'orne d'une
vignette figurant, stylisé, un cheval cabré et son cavalier, lance
dressée. Mais, la lampe brusquement éteinte, la vision disparaît
presque aussitôt. La silhouette de l'homme se découpe un instant dans
l'encadrement éclairé de la porte de communication, et plus rien
n'échappe à la nuit
Quevedo: sonnets amoureux
ON ENSEIGNE COMMENT TOUTES LES CHOSES
NOUS AVISENT DE LA MORT
J'ai regardé les murs de ma patrie,
un temps puissants, déjà démantelés,
par la course de l'âge exténués
qui voue enfin leur vaillance à l'oubli ;
je sortis dans les champs, le soleil vis
qui buvait l'eau des glaces déliées,
et dans les monts les troupeaux désolés,
le clair du jour par leurs ombres ravi.
J'entrai dans ma maison, je ne vis plus
que les débris d'un séjour bien trop vieux ;
et mon bâton plus courbé et moins fort.
J'ai senti l'âge et mon épée vaincue,
et n'ai trouvé pour reposer mes yeux
rien qui ne fût souvenir de la mort.
IL CONNAIT LES FORCES DU TEMPS, ET QU'IL
EST EXPÉDITIF RECEVEUR DE LA MORT
Entre mes mains oh ! comme tu ruisselles
mon âge, comme tu t'évanouis !
Oh ! froide mort, quels pas tu fais, sans bruit :
d'un pied muet, c'est tout que tu nivelles.
Féroce, au faible mur tu mets l'échelle
en qui la fraîche jeunesse se fie ;
pourtant mon cœur du dernier jour épie
déjà le vol, sans regarder ses ailes.
Oh ! condition mortelle ! oh ! âpre sort !
Car je ne puis vouloir vivre demain
sans le souci de rechercher ma mort !
Et chaque instant de cette vie humaine
est une exécution qui dit combien
elle est fragile et pauvre, et combien vaine.
QUI RÉPÈTE LA FRAGILITÉ DE LA VIE,
ET SIGNALE SES ILLUSIONS ET SES
ADVERSAIRES
Quoi de plus vrai, sinon la pauvreté
au cours de cette vie fragile et vaine ?
Les deux mensonges de la vie humaine
sont richesse et honneur, dès qu'on est né.
Le temps, sans revenir ni hésiter,
en ses heures fugitives, l'entraîne ;
et, d'un désir trompeur, en souveraine,
la Fortune use sa fragilité.
C'est une mort muette et gaie que vit
la vie ; et la santé est une guerre
où la combat cela qui la nourrit.
Oh ! qu'il est distrait, l'homme, et comme il erre :
en terre, il craint de voir tomber la vie,
sans voir qu'en vie, il est tombé en terre !
DÉSILLUSION DE L'APPARENCE EXTÉRIEURE,
PAR L'EXAMEN INTERIEUR ET VÉRITABLE
Tu regardes ce Géant corpulent
qui avec morgue et gravité chemine ?
Dedans il est chiffons et paille fine,
un portefaix est son soutènement.
Son âme vit, il a le mouvement,
Et où il veut, sa stature s'incline ;
Mais qui son aspect rigide examine
Méprise en lui allure et ornements.
Telles sont bien les grandeurs apparentes
de cette vaine illusion des Tyrans,
fantastiques scories, et éminentes.
Les voyez-vous en la pourpre brûlant,
diamants leurs mains et pierres différentes ?
Abjects ils sont, boue et vers en dedans.
QUI PERSÉVÈRE DANS L'ÉXAGÉRATION DE
SON AFFECTION AMOUREUSE, ET DANS
L'EXCÈS DE SA DOULEUR
Dans les cloîtres de l'âme, la blessure
muette gît, mais consume la vie,
puisque sa faim en mes veine nourrit
une flamme dans mes moelles qui dure.
et déjà cendre amoureuse et pâlie,
montre, cadavre en ce bel incendie,
son feu défunt, fumée et nuit obscure.
Je fuis les gens, j'ai le jour en horreur ;
et vers la mer, sourde à ma peine ardente,
je lance en de longs cris de sombres pleurs.
Aux soupirs j'ai donné ma voix qui chante ;
la confusion a submergé mon cœur ;
mon âme est un royaume d'épouvante.
QUI MONTRE LA DIFFICULTÉ DE FAIRE LE PORTRAIT
D'UNE GRANDE BEAUTE, QUI LE LUI AVAIT DEMANDÉ,
ET ENSEIGNE LA MANIÈRE LA SEULE VALABLE POUR Y
PARVENIR
Si pour vous peindre il faut vous regarder
ce qu'on ne peut sans y perdre les yeux,
faire votre portrait qui donc le peut
sans se blesser la vue ni vous blesser ?
De neige et roses ai voulu vous parer,
honneur des roses et pour vous injurieux ;
j'ai voulu deux étoiles pour vos yeux ;
mais les étoiles en ont-elles rêvé ?
J'ai connu l'impossible en cette esquisse ;
mais il fallut qu'à votre feu si beau,
dans son reflet le miroir réussisse.
Vous peindra-t-il sans éclairage faux,
si de vous-mêmes êtes dans son eau lisse,
original, copie, peintre et pinceau.
A LISI COUPANT DES FLEURS ET
ENTOUREE D'ABEILLES
Les roses non coupées sont indignées,
Lisi, du choix que tu fais des meilleures ;
celles que tu foules restent inférieures,
pour conserver la trace de ton pied.
Toi si beau leurre aux abeilles abusées
qui courtisent tout empressées tes fleurs ;
leur appétit leur vient de tes couleurs :
leur goût tu nargues et ris de les tromper.
Puisque sur moi ton état n'est point tel
qu'il s'apitoie, de l'essaim merveilleux
prenne pitié ton printemps éternel.
Il sera fortuné, et moi heureux,
s'il tirait cire de ton buste, et miel
de ton doux visage miraculeux.
SOUFFRIR OBSTINÉ SANS RÉPIT NI
SOULAGEMENT
Avril colore les champs que captive
gel effilé et neige éparpillée
de son nuage obscur et, bien parées,
déjà brillent à l'entour les feuilles vives.
Il redécouvre les bords de la rive
le courant d'eau, par le soleil calmé ;
et la voix du ruisseau, articulée
sur les pierres, défie l'air qu'il la suive.
Les ultimes absences de l'hiver
des montagnes sont les lointains échos,
signe de déroute, l'amandier vert.
Au fond de moi, pas de printemps nouveau,
l'amour y vit et y brûle l'enfer,
et c'est un bois de flèches et de faux.
POUR DÉFINIR L'AMOUR
SONNET AMOUREUX
C'est la glace qui brûle, un feu glacé,
une plaie douloureuse et qu'on ne sent,
c'est un bien dont on rêve, un mal présent,
c'est une trêve courte et accablée.
C'est un oubli qu'on ne peut oublier,
c'est un lâche qui prend nom de vaillant,
c'est marcher solitaire entre les gens,
ce n'est qu'aimer de se sentir aimé.
C'est une liberté prise en ses liens
et prolongée jusqu'au délire ultime,
un mal qui croît plus il reçoit de soins.
Tel est l'enfant amour, tel son abîme :
quelle amitié aura-t-il avec rien,
qui est en tout contradiction intime !
traduction: Jacques Ancet
Extraits à paraître dans Les furies et les peines, 102 sonnets de Quevedo, Poésie/Gallimard, novembre 2010.
Le Dénouement

Pleine Page éditeur, 2001
Et sur la montagne rien
Jean de la Croix
Mercredi 8 novembre
La
montagne. Elle montait et m'écrasait. J'ai vu son noir : j'ai crié.
Ouvrant les yeux, où étais-je — et qui ? Ces mots, je les écris pour
fuir ce cauchemar. Mais de ma vie, comment sortir ?
Jeudi 9 novembre
J'habite seul. C. est morte, il y a un an. J'ai cru que je ne lui
survivrais pas. Et pourtant je suis là. Je me souviens des visages le
jour de l'enterrement. Ils cherchaient mimer la douleur sans y
parvenir. Il pleuvait. C'était un jour froid de novembre. J'ai pensé:
"le mois des morts". Et c'était comme si le mort c'était moi. Mais un
mort qui, en plus, avait à supporter la vie. "Courage", disaient les
voix. Des mains humides serraient les miennes. Un chuintement tenace
m'enveloppait: soupirs, chuchotements, bruits de la pluie, des pas
traînaient sur le gravier. Autre chose aussi, dedans : ce pleur
silencieux, sec, interminable. "Que vas-tu faire ?" m'a demandé L..
Lui seul, peut-être, pouvait comprendre. Mais les mots m'avaient
quittés. J'ai dû baisser la tête ou le regarder d'un œil vide. Il n'a
pas insisté. Après la cérémonie, je suis rentré. Seul. L'appartement
désert était comme une tombe. Les choses y avaient déposé une écume
sale. Je ne sentais plus mon corps. J'ai murmure le nom de C. Il est
resté sur mes lèvres. J'ai cherché quelque chose à quoi me raccrocher,
un signe de vie, mais tout était comme une pluie sans fin: les murs,
les fenêtres, les tableaux, les livres, les fauteuils. Tout. Ma tête
tombait aussi. Sur la table de la cuisine, entre mes bras. Mon front
roulait sur le formica froid. J'aurais voulu ne plus penser, laisser
venir le noir. J'ai dit "C." J'ai répété le nom. Jusqu'à n'en plus
pouvoir. Puis tout s'est perdu dans une gelé grise : la même
consistance pour les jours et les nuits, la même couleur. Le corps
semblait vivre au loin, répétant des gestes privés de sens se lever,
manger, sortir, travailler, se coucher, chercher le sommeil absent. La
nuit, les lueurs jaunes des phares tournaient au plafond. Ma main
touchait à côté la surface du lit. Vide. Un jour, je me souviens, j'ai
voulu me tuer. Je n'en ai pas eu le courage. Chaque soir, je restais
seul à regarder mon assiette : l'ampoule électrique reflétée sur le
liquide verdâtre de la soupe, les petits pois et la tranche de jambon,
qui luisaient. Souvent, je les jetais sans y avoir touché. J'ai
survécu. On ne meurt pas d'amour. Ce serait trop facile.
Dimanche 10 novembre
Je
vais d'un jour à l'autre. Rien de plus. Je me dis que mourir ne
changera pas grand-chose. Je regarde sur les trottoirs des choses
infimes : mégots crasseux, papiers, feuilles mortes, crottes de chiens.
Elles m'accompagnent dans mon errance, me donnent le sentiment
d'exister. Leur insignifiance me rassure : je ne suis pas seul.
Lundi 11 novembre
Couché, j'écoute les bruits. Indicatif du journal télévisé, assiettes,
voix. Huit heures. Du vivant de C. nous parlions. De tout, de rien. De
la journée, de nos lectures, du travail, de la vie. Je n'avais pas
besoin d'écrire: chacun pour l'autre était un journal vivant ... Au
bout d'un an la souffrance est un peu moins massive, plus diluée:
chaque geste, chaque parole en porte une parcelle qui parfois se
ravive. C'est le silence qui en est le plus chargé. J'y sens comme un
souffle, une imperceptible perturbation. J'essaye de résister. Mais la
solitude est noire. Et la mémoire la rend insupportable. Je ne veux pas
me souvenir. Malgré moi, pourtant, reviennent des images. Bribes
muettes. Visages. Un arbre avec son rire. Je m'efforce d'oublier. Je
regarde la chambre. J'écoute : quelqu'un marche au-dessus. Cliquetis de
griffes d'un chien qui court. Silence encore, plein de rumeurs. La
ville est un corps énorme que j'entends respirer. Comme j'entends à mon
oreille le bruit du sang. Le froissement lointain de ce qui me fait et
me défait.
Jeudi 14 novembre
Rencontre de B.
Je l'ai vu trop tard pour l'éviter. Ce n'est pas qu'il me déplaise,
mais son militantisme à toute preuve me fatigue. Sans préambule, il me
demande si je suis au courant, si j'ai signé la pétition. Comme je ne
sais rien, il se lance dans un interminable plaidoyer pour l'action,
comme il dit. Les mots "lutte” et "unité" reviennent sans cesse.
Pendant qu'il parle, je regarde l'ourlet décousu de son pantalon qui
traîne dans la poussière. C. n'aurait pas supporté. Moi si. Maintenant,
je suis capable de tout supporter. D'ailleurs je ne fais aucun effort.
Je me demande, simplement comment B. peut encore croire à ce qu'il dit.
Un instant, je l'envie presque. Pour lui le futur existe. Mais trop de
choses nous séparent. Comme ces mots, par exemple : action, unité,
lutte. Quelle lutte ? L'époque est veule et j'en suis un parfait
produit. Nous nous quittons. Non sans qu'il m'ait vendu le journal de
son parti, que je ne lirai pas.
Samedi 16 novembre
En rangeant des papiers, je retrouve une enveloppe contenant trois
photos : deux de J. F.. à sept et douze ans. Sur la troisième, C. est
avec lui. Très vite, c'est le parfum passé du bonheur. Et son
contraire : l'irrémédiable. Je suis comme sur la plate-forme arrière
d'un train. Le paysage de ma vie s'éloigne : arbres, chemin, corps en
leurs gestes suspendus. Tout diminue, s'amenuise dans la distance du
temps. Telles ces formes arrêtées des trois photographies, que je
voudrais encore atteindre, caresser d'une main inutile. Levant les
yeux, je m'aperçois dans la glace du couloir : moi aussi, je semble
reculer, aspiré par le trou clair. Je ferme les yeux en me détournant.
Le soleil traverse le plafond nuageux. Les vitres deviennent bleues.
Samedi 23 novembre
Comment franchir le mur? Tout part de cette mort. Tout y revient.
J'essaye, pourtant, de renouer le fil cassé. Redonner un sens à chaque
geste. Marcher, comme avant, parler, rire même. Sans cette présence,
qui éclairait ma vie. Je ne peux plus dire "toi” qu'au silence et au
vide. J'envie ceux qui, par-delà la mort, poursuivent un dialogue à
peine interrompu. La nuit est là et je suis seul. Et pourquoi penser à
ces soirs où malgré tout la vie nous séparait. L'amour est fait aussi
de ces tortures infimes. Ces désespoirs silencieux. Si loin du corps
aimé, parfois, de sa chaleur proche. Ton regard me fuyait, me
traversait. Je voulais l'arrêter et je t'aimais sans comprendre ce
silence entre nous, soudain, comme une gifle. Ma main cherchait ta main
absente. Te tendait une tasse, un livre. Retombait dans son désert.
Répétais-je déjà la solitude pour après? Je pleure, sans larmes, ces
morts brèves qui faisaient plus vives les renaissances. L'instant où
tout basculait dans le clair de ton rire. Je regarde mes doigts sous la
lampe, le bord à vif des ongles. J'ausculte des mots fragiles, l'espace
infini qui m'efface. Pas plus que tu n'es, je ne suis. Le silence est
un puits où nos échos se croisent. Pourrais-je dire un jour mon nom
sans y trouver le tien? Le vent s'est tu. Mes phrases se perdent dans
l'obscur. La nuit est une pupille immense où tombe le visible.
Mercredi 27 novembre
Au téléphone, la voix de T. "Ne te laisse pas aller, mon vieux.
Réagis." Je regarde les objets devant moi : le pèse-lettre, les stylos,
les crayons en gerbe dans leur pot, les livres, les papiers. "Le monde
continue. Il faut vivre". Il y a quelque chose, sinon de faux, du moins
de conventionnel dans la conviction de cette voix à prononcer le mot
"vivre". Je griffonne sur un calepin pendant qu'elle parle. Une vague
figure émerge de l'entrelacs des lignes hasardeuses. "Je te rappelle
demain". Corps de femme ou quoi ? J'hésite encore. J'entends le déclic,
le sifflement de la ligne vide. Un corps de femme, oui, que ma main
raye violemment tandis que je raccroche.
Jeudi 28 novembre
Celui qui crie vraiment ne sait pas qu'il crie. Il n'a rien décidé. Il
crie, simplement. Sans pouvoir s'arrêter. Il vomit son amour, sa vie.
Il ne voit plus. Il n'entend plus. Il est le souffle venu, il ne sait
d'où. La déchirure de sa gorge. La vibration d'un désespoir sans fond.
Il rejoint le territoire anonyme de la douleur. Il sombre. Il disparaît.
Quelque temps après la mort de C., un jour, j'ai crié. Les voisins sont
sortis sur le pallier. Ils ont sonné. Je n'ai pas ouvert. J'ai continu
jusqu'à ce qu'il ne reste rien. Que le vide de la stupeur et son
assourdissant silence.
Jeudi 5 décembre
Assis
dans la salle de bains. Incapable d'aucun geste. Regardant sans le voir
chaque objet : lavabo, baignoire, carreaux de faïence bleue, serviette
rose, verre à dents, brosse insolite soudain, comme une fleur
dérisoire, peigne, miroir d'en face. Mes pieds nus aussi, immobiles
sur le tapis, immobiles, étranges, comme deux choses inertes. Fixant
interminablement ce décor neutre où rien n'arrive que mon image chaque
jour, un peu plus grise. À intervalles réguliers, une goutte tombe,
écho sec, sonore, dans le lavabo qui peu à peu s'emplit. Je compte un
moment : un... deux ... trois ... quatre ... cinq... six ... sept...
Chaque nombre est une goutte perdue dans cette monotonie hypnotique.
Silence. Goutte. Silence. Je m'ankylose, fixant la surface d'eau lisse.
Vif cercle d'ombre. Perturbation instantanée sur la bonde chromée.
Quelque chose lentement glisse, m'emplit aussi. Peu à peu (cercle) et
au centre (cercle) cet autre cercle noir, très vite, clin d'œil ou
bouche à peine (cercle), visage peut-être, fuyant, noyé ... Autour
l'eau monte ... je m'enfonce ... anneau, pupille ... je suis regard
très loin un ciel... pierre et silence ... appel... lueur... l'ombre
vient du clair, lune inverse puis rien... Mes mains, mes avant-bras
sont dans l'eau qui déborde, coule sur le carrelage. Je m'asperge le
visage. Je frissonne. Je m'essuie lentement. Le goutte-à-goutte,
toujours. Banal. Imperturbable. Je serre le robinet. J'écoute mon
souffle dans le silence. Comme si quelqu'un d'autre respirait,
invisible mais proche, sous la lumière crue.
Dimanche 8 décembre
J'ai vieilli de dix ans. Une sorte de cendre couvre mes traits. Une
ombre monte de l'intérieur qui donne cette teinte grise à tout ce qui
m'entoure. Au travail — parce qu'il le faut bien - je ne sais répondre
que par monosyllabes. Mes phrases tournent court, quel que soit mon
désir d'être aimable et je retombe dans le mutisme.
Mardi 10 décembre
Un an. Je revois C. amaigrie, dans son lit, après l'opération. Une
boule me serre la gorge. J'essaye de sourire. C'est l'automne. Il fait
beau. L'air encore tiède gonfle légèrement le rideau. Le monde
s'effondre doucement. Sans bruit. Désespérément je cherche quelque
chose à dire, mais tout est dérisoire. Ma main serre la sienne. Sa
chaleur qui s'enfuit. Je vois la pâleur du visage, le clignotement du
regard, l'appel muet qui le traverse. Et je m'évertue, au bord des
larmes, à sourire...
J'ai dû m'arrêter d'écrire. Malgré le
temps, la douleur est trop vive. Son absence en moi est un trou. Je
cherche sa voix, l'odeur de sa peau. Je me perds. Froid le long des
jambes. J'appelle. La mémoire est meuble. Je m'enfonce. Je me débats.
Mais je ne me détourne pas. Revivre le désespoir, est-ce lui échapper ?
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Comme dans un rêve. Je suis penché. Sa voix est faible "Promets-moi
... “ Le reste n'est qu'un râle léger. Mon silence crie. Je serre ses
mains. Je pleure, le visage dans les draps. Il y a un soupir, une
longue vibration de tout le corps. Je dis "C." Le nom est une pierre.
Il tombe, très loin de moi. Je ne peux pas voir. Quelque chose est là.
Comme une montagne ...
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Comment dire cela? Mes mots n'en sont que les débris. Soudain, la
nausée monte. Je revois les dents. Leur claquement sinistre,
frénétique. Pourquoi ce souvenir? Jaunâtre, la peau sur les os : le
chien errant, affamé du parc de S. Nous l'avions ramené chez nous. La
vue de la nourriture le rendait fou. Sa mâchoire cliquetait, happait le
vide, vomissait ce qu'elle absorbait. Nous courions derrière lui avec
notre jambon et notre lait inutiles. Écœurés par cette vie désordonnée,
agressive ... Aider suppose une force que je n'ai jamais eue. Alors
comment aurais-je pu aider C. dans l'abîme de cet instant? Personne ne
peut rien pour personne. Face à la solitude, au désespoir, la
compassion ne suffit pas. Avec chaque mort s'écroule un monde. Je le
savais. De loin. Ce jour-là c'est dans mon corps que je l'ai su.
Mercredi 11 décembre
Écrire pour dire. J'essaye depuis le début. Dire simplement, sans
contenu. Comme écrire pour crier. Mais le cri n'est pas mon fort. Alors
pour dire, oui. Je n'ai pas oublié : je voudrais raconter ma vie. Trop
tôt encore. Je n'ai toujours pas trouvé mon présent. Chaque jour, je
m'applique à être là. Gestes, paroles, décors me fuient, comme aspirés
par ce vide en moi où je ne cesse de retomber. Mais je m'obstine. Je
regarde les murs, les appliques et leurs fausses bougies, la lumière
jaune des abat-jour, les ombres sur le tapis, le mouchoir en papier,
froissé, posé dans un cendrier, le rouge des lanternes japonaises près
de la fenêtre. Combien d'années depuis qu'elle les avait posées là ?
Leur couleur a passé avec le temps, mais son sourire leur est associé.
Les mains sur le visage, je m'efforce de chasser l'image. J'ai froid.
Seules les sensations sont présentes. Mais sans rien pour les relier.
Discontinues. Éparpillées. Qui suis-je alors ? Je m'applique à respirer
calmement, profondément. Je sens le parcours de l'air des narines aux
poumons (cri dans la cour voisine, moto) Je voudrais ne pas cesser de
dire. Simplement. Pour être un peu. Mais les choses manquent à mes
mots. Le, vide est là, toujours. Ce blanc. Le contraire de l'espace.
Tout s'y referme. Je n'y vois plus. Autour, pourtant, rien ne change.
C'est ce qui m'obsède. Le présent est ailleurs. Dans le regard. Mais un
regard mouvant, décentré, ouvert, où quelque chose clignoterait.
Jeudi 12 décembre
J'écris pour comprendre. Mais plus j'écris, plus les phrases me
semblent glisser sur une surface lisse, impénétrable. Comme la glace
sous laquelle coule l'eau noire ...
Mercredi 18 décembre
Presque une semaine que je n'ai pas ouvert ce cahier. Trop difficile.
Les pages semblaient me repousser. Où la peur de rester en face,
incapable d'écrire un mot. Aujourd'hui, je sais que je dois continuer.
Pour que le fil ne casse pas. Oui, le fil. Quelque chose de très
fragile. Qui, parfois, me redonne, non pas le goût de vivre, mais un
peu de courage. Une distance aussi, vis à vis de ce qui m'accable.
Assis ce matin dans le séjour, j'écris ces mots. Le tic-tac de la
pendule m'accompagne. Levant les yeux, je vois le bleu sur les toits.
Je voudrais dans ces phrases organiser un peu le désordre de ma vie. Ce
poudroiement absurde d'actes, de paroles, de perceptions, de souvenirs,
d'angoisses où je me perds et me défais. Mais que de peine à écrire la
moindre phrase! Le vertige insignifiant m'aspire quand je tente d'y
échapper. Et pourtant mon espoir est là : dans ce présent évanescent,
invisible. Alors j'essaye. Je chasse ce qui revient. L'image noire,
toujours. L'à-pic de la fatigue. Je regarde, j'écoute. Mentalement je
nomme : canapé, table, fleurs séchées, livres, lampe, rideaux, vitre et
ciel. Je le sais bien : mon présent, ce n'est pas cette énumération
laborieuse qui gomme les choses au lieu de les saisir. Mais je poursuis
quand même : rumeurs, froissements, silence, comme en équilibre, rire
quelque part, moteurs, voix. Mon visage sur la vitre, comme un trou.
Mes mains, seules, ne touchant que le vide de cette page ...
Je
me suis arrêté d'écrire. Ça remontait encore. Debout, j'ai fait
quelques pas vers la fenêtre. En bas, j'ai vu le marché. Sa vie
grouillante où, soudain, j'ai voulu me perdre.
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Entrer dans un marché m'a toujours ému. Une sorte d'alacrité me prend.
Même si, comme aujourd'hui, la solitude m'est insupportable. J'ai
marché lentement essayant encore de rejoindre le présent, l'incessant
jaillissement des formes, des couleurs, des odeurs, de bruits, leur
vivacité brutale. Un instant j'ai cru y parvenir. Mais, très vite, ce
fut comme une vitre impalpable derrière laquelle tout glissait. Des
mots me traversaient, des voix m'enveloppaient le vent, la lumière,
mais je n'étais, plus là. Il y avait un matin, peut-être, comme
celui-ci. Loin. Ma main dans une main. Les formes glissent sur le ciel,
très haut. Je vois leurs ombres. Je cherche. Odeur d'ail, sacs de pois,
fraîcheur profonde. Instant d'instants multipliés. Éclats, visages,
sifflements. Parfums. Jappements, rires. Éparpillé. Bousculé. Abandonné
dans l'odeur forte et glacée d'un étal de poissonnier : reflets mauves,
billes vernissées des yeux fixes, bouches béantes. Dérivant. Pains,
saucissons, allez monsieur, grelot de pièces. Corps dans le fleuve des
autres corps. Perdu. Rejeté soudain seul au bord du piétinement, entre
les cageots empilés, les camionnettes, les voix et leurs bouches
anonymes, leurs mots simples. Déjà lointaines, brouillées. Titubant,
étourdi. Plus seul encore dans l'escalier et son silence qui n'en
finissait pas.
Jeudi 19 décembre
J'ai froid.
Il est sept heures. Je fixe ma tasse de thé où tourne une nébuleuse de
mousse terne. Sur le matin, j'ai fait un rêve. J'ai du mal à m'en
remettre. Je suis dans un grand jardin. Dans un parc, plutôt. Je longe
lentement une allée dans un silence total, presque palpable. Mon pas,
d'une régularité angoissante, crisse sur le gravier. Comme si quelqu'un
d'autre marchait à ma place. De chaque côté, de hautes haies obscures.
Mon cœur bat. L'attente est interminable. Puis les haies diminuent de
hauteur découvrant une vaste étendue. Une sorte de damier où alternent
régulièrement bosquets et petites places carrées avec, au centre, une
statue, un arbre ou l'étincellement d'une fontaine. Mais tout est plus
compliqué, plus brouillé. En écrivant, je simplifie Ce qui est sûr, en
tout cas, c'est que ce labyrinthe a une étrange géométrie : carrée,
triangulaire, circulaire, chaque portion d'espace l'est et ne l'est pas
exactement. Comment dire ? D'autant qu'il me semble être, non pas sur
un plan, mais sur trois ou quatre à la fois. Tout cela, pourtant, est
très normal. Terrible aussi. Si je pouvais, je me mettrais à courir.
Mais il y a ce silence. Le bruit de mes pas. Presque dur maintenant.
D'une régularité obsédante, toujours. Au centre d'un espace circulaire
d'où rayonnent toutes les allées (comment y suis-je parvenu?),
quelqu'un. Immobile. Pas une statue, j'en suis sûr. Une femme, de dos.
Blanche et nue. C'est là. J'essaye d'appeler. Pour qu'elle se retourne.
J'ai peur. Mais pourquoi, puisque c'est elle? Maintenant, je suis tout
près. Je reconnais son corps. J'allais écrire : "les yeux fermés". Ces
épaules, ces hanches. Ensuite, je ne sais plus très bien tant l'émotion
est forte. Je crois que mes doigts effleurent la peau. Froide. Quand
elle se retourne, quelque chose en moi hurle non! non! Je vois le
visage. Ou plutôt son absence. L'œuf! Blanc, lisse, sans aucun relief.
Et pourtant il me regarde! Mon cri me réveille. Haletant. La chambre me
paraît minuscule, étouffante. Je me lève pour aller boire. Puis je
marche dans le séjour de long en large, m'efforçant de contrôler mon
souffle. Ensuite je m'assois et je fixe la fenêtre. Longtemps. Jusqu'à
ce qu'elle pâlisse.
Vendredi 20 décembre
La
solitude. J'aimerais en parler pour l'exorciser un peu. Mais que dire
d'un trou sinon que tout y tombe? La chambre et ses objets. La rue plus
vide de sa vie qui m'exclut. Chaque jour je marche. Comme entre deux
eaux. Je dérive entre les corps, les visages anonymes, les sourires,
les paroles errantes. Tout glisse sans m'atteindre. Même le vent
brutal, froid, au détour d'une rue, qui me fait frissonner et ne me
semble fouetter qu'un corps lointain. Je compte mes pas. Machinalement.
Comme si cette rumeur de chiffres monotones était nécessaire. Pour ne
pas penser. Compter repose. Aucune surprise. Un monde stable et clair.
Rien d'autre que l'éclosion régulière, attendue, du nouveau dans le
même. Quand les nombres sont trop grands, je repars à zéro. De temps à
autre un signe — éclat de soleil, affiche, vitrine. Je regarde autour,
hébété, comme émergeant d'un monde souterrain. Les bruits. les images
soudain m'assaillent. Je m'arrête. Je m'assois sur un banc, quand je
peux. Je respire lentement. Je me remets à compter : un, deux : inspir
expir. Remontent alors de vagues souvenirs. Comme si le seul acte de
respirer touchait quelque chose de très ancien. Peu à peu le calme
revient. J'y vois mieux : la chute intermittente des feuilles de
marronniers, le réseau des branches déjà nues, les passants. Je les
compte aussi. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Puis les
deux, indifféremment. Je regarde les chaussures dans la boue. À leur
aspect, j'essaie de deviner l'allure de leur propriétaire. Ça n'est pas
difficile : je me trompe rarement. Quand je sens l'humidité m'envahir,
je me relève et me remets à marcher. Jusqu'à la nuit.
Au
retour, je retrouve mon silence. Je m'applique toujours à lire un peu,
mais les pages sont des surfaces lisses, impénétrables. Comme la
lumière du séjour me semble déserte, j'éteins. Je reste immobile dans
l'ombre à écouter les bruits : porte claquée, voix, moteurs,
craquements du radiateur. Le vide n'en finit pas.
Dimanche 22 décembre
Visite de J.F. Émotion en ouvrant : sa silhouette sombre sur le seuil.
Puis son visage dans la lumière, la vigueur rapide de son étreinte, la
fraîcheur de sa joue. Il entre. Les mots viennent difficilement. Assis
en face de moi, je vois soudain le sourire de C. passer dans son
sourire. Pendant qu'il parle, j'admire sa jeunesse. Je cherche une
phrase pour le lui dire. Mais il se penche vers moi, pose ses mains sur
les miennes. Ce simple geste me bouleverse. Mes yeux s'embuent. Je
tourne la tête. Cette propension à pleurer me fait honte. Je voudrais
retrouver mon calme d'autrefois, mais tout m'ébranle. Cette inversion
des rôles, par exemple. Pour ne pas sombrer dans la tristesse, je
parle. De choses anodines : travail, vie quotidienne... Pourquoi cette
incapacité à se livrer aux êtres les plus proches? Le jour est très
vite tombé. Nous restons dans la pénombre. Je préfère ne pas allumer.
La nuit aussi est une main et je retrouve mon calme. J.F. parle
maintenant. J'écoute le son de sa voix, ses inflexions familières. Peu
m'importe le contenu de ses paroles. Une fois encore le sens me fuit
pour un autre, plus profond que je ne sais pas dire. Celui du présent,
de la vie, comme un bord sur lequel je me penche ?
Nous sommes
descendu manger. Au restaurant, les choses avaient une netteté
effrayante malgré les lumières tamisées. Pendant quelques minutes, nous
avons gardé le silence. J'écoutais le cliquetis des couverts, le
brouhaha des voix. Les sirènes de la nostalgie, surtout. Je luttais
pour ne pas leur céder. Je revoyais C., en face de moi dans ce même
lieu, pareille à une buée lumineuse. J'ai dû m'accrocher au présent,
aux sensations simples qui me fuyaient : le froid du métal sur les
doigts, la rumeur tiède et feutrée de la salle, le visage de J.F.,
grave maintenant. Pourquoi ne pas venir habiter avec moi ?" Sa voix
était légèrement voilée, émue elle aussi. J'ai refusé. Malgré la
solitude. Ou, plutôt, à cause d'elle.
En sortant, je nous ai
vus côte à côte dans le miroir au-dessus des tables. J'étais le petit à
présent. Vieil enfant seul dans l'espace soudain déserté des lumières.
Lundi 23 décembre
Qu'est-ce qui me pousse à poursuivre malgré tant de raisons
d'abandonner? Ces mots, peut-être, réclamant une issue. Mes doigts sont
roses sous la lampe. J'écoute le grignotement du stylo, comme venu de
loin, de cette blancheur plus vive avec la nuit. Demain est un désert.
Quel nom y tracer ? Ou plutôt : quelle absence de nom? De temps à autre
des voix montent. On baisse des stores, on ferme des portes. Je ne sais
où, un piano doucement s'est mis à jouer. Ritournelle légère, un peu
étouffée par la distance. Comme pour accompagner mes mots. Mélancolie.
Mouvement à peine des notes lointaines qui parfois se rapprochent.
L'eau du temps s'y loge, s'y apaise. Qui appelle? Qui veut toucher ce
fil en moi d'une vibration infime? Les mots, à leur tour, ondulent,
s'accélèrent, ralentissent au rythme du phrasé, brillent un instant
d'un éclat plus vif, retrouvent l'obscur des graves, leur régularité
profonde. Quelque chose passe. Oui. Un jardinet dans une ville. C'est
l'été. Les notes aussi montent et descendent. Il y a une vigne vierge,
le bord d'une façade, un morceau de bleu, immobile. Les fleurs le sont
aussi, les ombres. Seul le piano semble vivant. Son mouvement
imperturbable. La main touche le bord de la table, le front. Les notes
passent sur la fenêtre. Il faudrait arrêter cet instant. Ou l'étirer.
Pour qu'il dure infiniment. Avec sa paix étrange, sa couleur un peu
passée pareille au mauve des vitres. Doucement les choses dérivent.
Entre ici et ailleurs. Quelque chose parle. Une voix? Un silence? Mais
quel silence? L'oubli est une mémoire plus vaste. Les échos y sont
infinis. Comme une ramure immense où vont les chemins de la sève.
Pourquoi cette image? Et pourquoi écrire? Chaque jour je m'interroge.
Montent maintenant les lentes pulsations d'un cœur mélodieux. L'heure
se contracte. Elle me tient dans son poing, serrant autour de moi la
pièce, son air, son silence. Mots. Bribes de phrases. Je bruis. Je
tournoie. Je coule. Le piano s'est tu. Mais en moi quelque chose
persiste qui ne veut pas se perdre.
Mardi 24 décembre
Impossible de ne pas penser à C. Les courses, la veille de Noël, dans
le clignotement des lumières. Les pas chuintant sur les trottoirs. La
nuit tombait. Son corps, sa chaleur, repoussaient le froid à quelques
centimètres dans un halo de vapeur bleuté ...
Mercredi 25 décembre
Aujourd'hui j'ai senti l'odeur. Se souvenir d'une odeur est impossible.
C'est du moins ce qu'on dit. Je le croyais aussi. Mais, soudain, il y a
eu l'odeur. Liée sans doute à une certaine disposition des lieux : le
lit, en face, la fenêtre, derrière, un peu à gauche, avec sa lumière
froide. L'image alors est redevenue visible. Montée je ne sais d'où. Un
petit tas d'étoffes fripées. Et là, en émergeant à peine, le visage. De
cela je suis sûr. Même si je le vois mal : amaigri cireux, s'efforçant
peut-être de sourire. À l'époque, je ne sentais rien qu'un vague
malaise et le bouillonnement de ma jeune vie. J'avais quatorze ans, je
crois, ou quinze. Aujourd'hui la chose remonte, grise, visqueuse,
glissant jusqu'à mes lèvres. Nausée qui aurait attendu tant d'années
pour enfin me saisir... Le visage, oui. Et puis la voix, sûrement. Elle
disait aussi : "Promets-moi ...” Comme celle de C. plus tard. Ou ai-je
fini par les confondre? Absent, je répondais, regardant l'heure,
ignorant cet amour qui, une fois encore, me faisait signe, de loin
déjà. Tout m'appelait dans cette chambre grise, dans ce bout d'une vie
que l'ennui pluvieux d'une campagne de banlieue rendait plus désolé
encore. Je regardais distraitement le lavabo, le verre à dents, le tube
de crème, la poudre de riz — ou est-ce aujourd'hui seulement que je les
vois enfin? Derrière les vitres embuées, un arbre sans doute, un bout
de toit et des façades sales. Tout était immobile. Comme un souffle
suspendu. Les mots s'amenuisent. Ils ne toucheront bientôt plus que le
vide, ces mains, à peine, tendues vers moi, belles encore. Penché, la
douceur fanée des joues est soudain si présente que les larmes me
viennent. Autour, la pièce se referme. Les doigts, invisibles, tirent
sur mes manches, cherchent à me retenir encore un peu. "Promets-moi
...” Mon corps déjà s'éloigne. Mais qu'est-ce qui en moi, malgré tout,
malgré l'indifférence, reste dans la nausée de cette dernière chambre?
Le lit, le lavabo, à gauche, la fenêtre, derrière avec sa lumière
blanche. Rien ne bouge. Et l'odeur. Douceâtre, persistante. Quelque
chose qui doucement pourrit. Mais, alors, avais-je seulement fait le
rapport? Quelque chose pourrissait. Les mains se tendaient :
"Promets-moi ... “ Aujourd'hui cette odeur, je la sens comme jamais
peut-être. Écrivant, mon cœur se soulève. Je vois l'escalier de bois.
(Le reste de la maison s'est perdu). Premier. Deuxième. Les marches
grincent. Troisième. L'odeur est là. Avant la porte. Je m'arrête.
J'hésite. Qui "je"? Et où? Dans quel temps hors du temps? Avant la mort
de C., je le sais maintenant, il y a l'odeur. Associée à cette image
qui jamais ne bouge. Si parfois elle change — le lit à gauche, la
fenêtre en face, le lavabo, à droite — c'est que c'est moi qui m'y
déplace. L'odeur. Et le silence. Avant la mort, c'est encore la mort ...
De l'une à l'autre, pourtant, l'espace d'une vie. Avec ses souvenirs
fermés comme des portes que je ne sais plus ouvrir. Ou, plutôt, comme
des portes closes. Je les vois. Je ne peux y entrer. Interdit de
mémoire.
Jeudi 26 décembre
À l'entrée du
passage, qui mène de la place P. à celle de l'église St. J., une femme
m'arrête. La soixantaine, grisonnante, d'épais verres de myope :
"Pardon, pourriez-vous me répondre? Ce passage où mène-t-il ? À force
d'ajouter les chemins aux chemins, on s'y perd. J'y suis passé
plusieurs fois, mais rien. Et personne ne peut me le dire." Pendant
qu'elle parle, un léger vertige me saisit. Quelque chose se dérobe sous
ses mots. Un peu comme dans certains dessins aux perspectives insolites
où le haut et le bas ne s'opposent plus. Le flot de paroles est rapide,
ininterrompu : "Les gens ne savent pas. L'un vous dit : là. L'autre :
là. En fait personne ne sait.'' J'ai oublié le détail. Mais son
discours se complique, se ramifie : il y est question de cure, d'un
religieux (un prêtre?) qu'elle chercherait, de chemins, toujours. Comme
je lui réponds que je ne comprends pas très bien et que je suis pressé,
elle ajoute : "Vous non plus vous ne savez pas, hein ? On est de la
même ville et aussi bête l'un que l'autre." La rencontre de l'absurde
est insupportable. De l'absurde, non. Car l'absurde, soudain, c'était
moi, ma vie. Cette femme posait la seule vraie question : celle du
sens. Et livré à elle j'ai senti qu'elle ne se fonde que sur son
contraire. Où je patauge. Où nous pataugeons tous. Rentré, j'écris ces
mots. Au fur et à mesure, tout se brouille, se perd : le ciel bleu vif
sur les toits, le vent froid de la ruelle ... Les paroles reconstituées
tant bien que mal. Devenues trop simples, trop claires. Vides, pour
tout dire. Seul reste le visage, une fois de plus. Les gros yeux myopes
qui me fixent, me réclamant une réponse que, moins qu'un autre encore,
j'aurais pu leur donner.
Vendredi 27 décembre
Écrire que rien n'arrive. Le travail. L'ennui. D'un jour à l'autre les
mêmes livres, le même vide. J'ai perdu le présent. Le passé me
repousse. Le futur n'existe pas. Où suis-je? Parfois je prononce
quelques mots pour entendre ma voix. Je ronge la peau morte de mes
doigts près des ongles jusqu'au sang. Je regarde le point rouge et
luisant s'agrandir. Être vivant n'est-ce que cela? Saigner, respirer,
dormir. Ces réponses du corps, malgré tout. Cette lassitude... Autour,
le monde s'écroule. Inexorablement. D'où mon angoisse. Vous êtes bien
pessimiste disent les imbéciles. Alors que je suis lucide, simplement.
Pour la première fois. Et sans aucun mérite. Il suffit de regarder,
d'écouter. Pourtant, qu'il y ait toujours eu autre chose, j'en suis
convaincu. Même si depuis la mort de C. et jusqu'à ces derniers jours,
je n'en faisais plus l'expérience. Comment nommer cela ? Tout jeune
déjà, à l'école, il me suffisait du coin d'un simple dessin de mon
livre de lecture (quelques lignes figurant des nuages sur des collines)
pour sentir un espace s'ouvrir et me blesser. Comme une porte
entrebâillée, révélant et interdisant à la fois un autre côté. Qui
n'était pas ailleurs mais ici, tout près. Par la suite, l'expérience
s'est renouvelée. Je sais maintenant que cette ouverture était
intérieure. Ou, plutôt, qu'elle avait lieu aux lisières du dedans et du
dehors. Dans une zone franche, insituable. Quelque chose se produisait
soudain. La lumière qui se lève, par exemple, sur le gris des façades
était plus que la lumière. Ou la lumière vraiment, totalement. Le cœur
battait très vite. Un frisson passait. Puis rien d'autre à nouveau, que
le cours banal des choses. Cela, n'importe quand. N'importe où. Dans
les gestes les plus quotidiens. Dans les lieux les plus clos, les
situations les plus contraignantes. Comme si la contrainte était un
stimulant. Quelqu'un l'a écrit quelque part : l'échancrure des toits
fait le ciel infini.
Samedi 28 décembre
Première
neige. Je regarde les flocons. Leur lenteur silencieuse. Y voyant comme
l'image inverse des mots déposés sur la page. La solitude me pèse
aujourd'hui. Les flocons tombent, tramant les choses de leur
poudroiement infini, les effaçant peu à peu d'une blancheur que j'ai
toujours associée au temps. J'écoute leur rumeur silencieuse, comme
celle du sang. Des formes imprécises s'animent, des images
lointaines... Danse légère dans le halo du réverbère ... Je me
souviens. Une voix disait : "il neige". D'où venait l'émerveillement ?
De la métamorphose soudaine? De la rue et sa clarté étrange sous les
persiennes? Du mot prononcé, syllabes douces et son silence de lèvres?
Des mains bougeaient lentement. Avec précaution. On les voyait parfois,
noires sur le clair. Dans la cuisine, la chaleur du gaz, les gestes
simples, un bol fumant. La voix parlait encore, mais les mots sont
perdus. Ensuite l'air, le froid sur le visage. Légers, les pas
touchaient le blanc. À peine. Comme pour marcher sans poids. Le jour ne
se levait pas. Dehors, c'était encore dedans ... La nuit tombe
maintenant. Un instant je ne sais plus où je suis. Présent et passé se
rejoignent dans la même ombre mauve. Je crois même entendre le choc
métallique d'un bidon à lait. Comme alors. Puis rien d'autre que le
silence de la pièce. Et ce vide en moi comme une place déserte que la
neige rend plus vide encore.
Lundi 30 décembre
Ce soir, je voudrais parler des trous. Les trous dans les murs. Il y a
une rue dans une grande ville. Un long mur : celui du “Groupe
scolaire". L'appellation est inquiétante. On sent dans ces deux mots
quelque chose de massif, de sale, de violent. Comme les gosses peu
fréquentables qui en sortent en bousculade bruyante à quatre heures et
demie. Chez moi, on en parle avec condescendance et même une pointe de
dégoût. En face, de l'autre côté de la rue, l'institution Ste. B. Mur
blanc, fenêtres à barreaux plus claires, porte de bois imposante. Ici,
on le voit, c'est le bon côté. Mais ce n'est pas de l'Institution Ste.
B. que je veux parler. Pas pour l'instant. Au bout du mur continu et
gris du "Groupe scolaire", quelques marches. Une porte aussi, mais plus
étroite, plus sombre. Autour, les trous. Des sortes de petits cônes
blanchâtres creusés dans l'épaisseur de la pierre. J'y passe l'index.
Une fine poussière en tombe. Comme de la craie. Je répète souvent ce
geste sans savoir pourquoi. D'où viennent-ils? Je ne me le demande pas.
Mais obscurément, je dois savoir. Quelqu'un a-t-il prononcé le mot en
les montrant? Je sais, en tout cas, qu'il leur est associé. C'est un
mot dur. Comme "bûche". En plus sombre. Sans le chapeau de l'accent
circonflexe qui rappelle Noël. Comme "caboche", aussi. On a dû parler
de la guerre. Mais ce mot-là n'a rien de particulier. L'autre est
beaucoup plus inquiétant. Il sort des lèvres, quand le doigt passe dans
les trous : "boche, boche". La fine poussière tombe. Je regarde autour
de moi. D'où vient ce sentiment de commettre un acte clandestin ?
Ai-je seulement raconté ce souvenir à C.? Ou l'autre qui lui est
associé? Je ne crois pas. D'ailleurs, qu'aurais-je dit? Il n'y a rien à
raconter. Je vois la même rue, toujours. Le même mur avec les trous,
les marches. Mais sur les marches, un soldat. Je suis sur le trottoir
d'en face. Je n'y suis plus. Je touche le fusil. L'homme sourit,
peut-être. Tout est brumeux. Personne ne crie. Une main simplement tire
la mienne. Souvenir ou récit d'adulte mis en images? Peu importe. C'est
là, quelque part, flottant. Sans avant ni après ...
Mercredi 1er janvier
Premier de l'an. Retour plutôt que renouveau. Que me souhaiter qui ne
soit dérisoire? Seul. Écrire m'aide dans le vide du temps. Avec les
souvenirs. Leur sécrétion imprévisible entre les mots. Mais aujourd'hui
rien d'autre que le bruit de la pluie.
Jeudi 2 janvier
Où es-tu dans la beauté froide de ce jour de neige? Toute la nuit ton
image m'a hanté. Tu revenais du noir, tu souriais. Ce matin je ne peux
plus voir la lumière. Sans toi je suis perdu. Même si je sais que c'est
en vain, je te parle, j'invoque cette absence que tu m'as laissée.
Autour, les objets disposés par tes mains. Je n'y touche pas. Je les
regarde souvent, mais ils me blessent. Le jour tourne, bleu sur les
vitres, et blanc. Mes yeux voudraient donner tant de couleur à tes yeux
morts. Mes mains tant de chaleur au vide de tes mains. Une poudre
d'étincelles fume sur le bord des toits. Les branches bougent, perdent
leur neige. Mais toi, tu ne te défais plus. Tu ne t'éloignes plus. Tu
ne tombes plus. Maintenant que tu n'es plus, tu es. Absolument. Cette
non-forme que rien n'altère. Ce nom que je répète, que j'écris, qui est
toi parce qu'il te survit. Cet espace sans Nord où moi aussi je glisse,
tournoyant comme un fétu emporté par le courant. L'ombre rapide d'un
oiseau passe sur les pages, en éteint la blancheur. Ainsi la mort
soudaine. Tout perd son poids. Le sens des jours s'évapore. La roue de
la mémoire plonge sans fin dans la même eau. Je suis perdu sans toi. Je
suis un mort qui bouge. Mon passé se réduit à ce jour noir où tu me
laisses. Où je ne cesse de revenir : pâleur de ton visage. Tu sembles
dormir. Je prononce ton nom. Doucement. L'église proche sonne trois
heures. Le rideau ne cesse de bouger. La lumière. Mais je ne vois plus
rien. Je t'appelle sans voix. Je répète ton nom. Le monde, soudain, est
immense, désert. J'enfouis mon visage dans les draps. Je pleure. Le
ciel doit être bleu. Trop bleu. Je pleure. Je suis seul. D'une très
vieille solitude. Ta mort me rend à la terreur de vivre. Je pleure. Je
redeviens l'enfant sans main. Jeté là. Qui appelle ... Plus tard on
s'approche. On t'emporte. Moi, on me tient par les épaules. On me
parle. On m'emporte aussi, loin de toi, avec des paroles douces que je
n'entends pas ...
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La neige n'a pas cessé de toute la journée. Vers cinq heures, je suis
sorti. Pour ne plus être seul. J'ai marché longtemps dans l'humide et
le froid. Sans but, cherchant à retrouver mon calme. Le raclement des
pelles accompagnait mes pas, le froissement des pneus dans l'eau, le
gris du ciel bas. Peu à peu l'absence s'est adoucie, a reculé vers
l'horizon, avec le peu de jour qui restait. Je suis entré dans un café
et j'ai demandé un thé. Puis je suis resté à fixer la rue sans la voir.
Mon regard était un espace vide : les corps y glissaient, silencieux,
dans un sens ou dans l'autre, avec une régularité monotone. Je dis "les
corps" car je ne percevais aucun détail : ni visages, ni vêtements.
Rien d'autre que des ombres sur le blanc de la neige. Puis doucement,
une sorte de brume grésillante est venue et j'ai eu l'impression, tout
en restant immobile, de m'éloigner progressivement. Le mouvement des
formes derrière la vitre n'avait pas cessé, mais semblait de moins en
moins me concerner. Comme le décor du café, les couleurs, les odeurs,
les voix. Je les percevais très nettement, mais dans un dédoublement
qui, peu à peu, les rendait irréels. J'eus vaguement peur. De ne plus
pouvoir rejoindre le présent. De m'égarer sur cette lisière confuse où
ce qui était le monde perdait son sens... C'est le souvenir de la même
expérience (plusieurs fois répétée par la suite) qui m'a fait reprendre
pied : je suis à la laiterie. J'attends mon tour. Doucement, le
grésillement monte. Quand je m'en aperçois, il est trop tard. Tout
s'éloigne sans pourtant s'éloigner : les autres clients, le laitier qui
se penche vers moi. Mon corps, lui, continue, là-bas. Il tend le bidon
à lait, parle, sourit même. Quelque part, au même moment, je me débats.
Comme dans un rêve, cherchant à remuer, sans y parvenir. Oui, comme
dans un rêve. Même sensation d'être ici et ailleurs à la fois. De ne
plus coller à ce qu'on appelle "réalité"; sans en être séparé pour
autant; mais au bord de la perdre. Comme aujourd'hui, dans ce café où,
après tant d'années, un fil se renouait. Je suis revenu à moi (la
langue dit bien les choses). Derrière la vitre, le va-et-vient des
passants avait repris son caractère de rassurante banalité. Mon thé,
que je n'avais pas bu, était froid. J'ai payé et je suis sorti.
Vendredi 3 janvier
Franchie la porte de l'institution Ste. B., on entre dans un petit hall
éclairé, je crois, par une verrière. À droite, un couloir. Sur l'un des
murs, des rangées de portemanteaux. Sur l'autre, des portes donnant sur
des salles interdites. (Je n'en connaîtrais qu'une). Au bout du
couloir, le grand escalier et sa rampe, majestueusement enroulé sur
deux étages et coiffé, lui aussi, d'une verrière. Les salles de classe
sont en haut. On reste, parfois, quelques instants à regarder : les
jambes, les mains, les têtes montent vers la lumière. Puis on gravit
les marches. Le bois verni grince. On est intimidé. Au premier, un
autre couloir, d'autres portes, autorisées celles-là. De petites tables
aussi contre les murs. En attendant l'heure, on y écrit dans le
va-et-vient, le brouhaha. On trace des rangées de lettres des s qui en
s'allongeant deviennent des j ...
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Une salle de classe. C'est la prière. La maîtresse est debout sous le
grand crucifix noir. Au fond, à gauche, près de la fenêtre, je
sanglote. Je ne sais plus pourquoi. La lumière est grise ...
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Un autre jour. Qui s'acharne sur moi? Qu'ai-je fait? "À la cave!"
crient les voix. On me tire par les poignets. Je me débats. On me
traîne dans l'escalier. Je m'accroche à la rampe. Je hurle. Des mains
desserrent un à un mes doigts. Au-dessus, les têtes se penchent, noires
sur le clair. La porte est là, ouverte. Je suis agrippé à la poignée.
Derrière, des marches obscures. Personne ne me fera plus lâcher. Ce
jour-là, je n'ai pas voulu mourir. J'ai défendu mon droit à la lumière.
Quand on me traîne vers l'une des salles interdites du couloir
d'entrée, je cesse de résister. Le plancher craque et sent la cire. Au
centre, une table massive, froide. Couché sur le dos, bras et jambes
liés aux quatre pieds, je halète. Seul, je regarde la lumière du jour
au plafond. J'écoute les bruits de la rue : les pas, les voitures. Je
ferme les yeux. Je sens la trace des larmes qui sèchent sur mes joues.
Les bruits se confondent, s'éloignent. Quand je rouvre les yeux, la
lumière a pâli. Quelqu'un entre, s'approche, se penche. Je vois le
visage. Sa douceur mielleuse. Je baisse les paupières. Comme je les
baisse à présent. Une fraction de seconde, les deux instants se
confondent. La solitude, toujours. N'ai-je fait autre chose que de la
fuir toute ma vie? Pour découvrir au bout que je la porte en moi ...
Mercredi 8 janvier
Je dispose ces morceaux, ces bribes de temps. J'essaye d'en faire un
impossible récit. Ce que je pourrais dire de mon milieu de naissance,
famille, enfance citadine, etc., serait exact mais ne serait pas vrai.
Situés, ces fragments perdraient leur intensité : instants redevenus
quelconques dans une chronologie convenue. C'est hors du temps que le
temps prend sa source. Dans le sursaut d'un présent immobile, toujours
recommencé ...
Dimanche 12 janvier
Un geste.
Comme pris dans la brume. Puis une forme, debout sur un escabeau, bras
tendu vers une étagère. Un homme, il me semble (j'en suis sûr). La
vision reste floue. Pourtant tous les détails y sont : le matin, la
boîte de sucre bleu foncé. On parle. Je n'entends rien. Le souvenir
n'est pas un spectacle. J'y suis pris. Tout mon corps le sécrète. Et
quelque chose se passe en cet instant suspendu. J'ignore quoi. Mais
chaque mot est une tentative toujours manquée, pour dire cet impossible
...
La nuit vient de tomber. La solitude est plus dense.
Peuplée d'une rumeur de phrases. Comme si soudain les livres s'étaient
mis à parler. Mais le vide demeure. Et le silence. Les voix qui
m'atteignent s'y engloutissent. J'écris pour traverser la mort de C. En
deçà, très loin, quelque chose recommence. Au-delà, toujours rien que
le temps immobile.
Mercredi 14 janvier
Je
m'approche. Je mets les mains sur les genoux. Je demande: “Pourquoi tu
pleures?" Pas de réponse, mais les doigts caressent ma joue. Je dis (Je
crois dire) : "Maman". Elle est rouge. Et les sanglots à petits
coups... Je cherche. Rien autour ... Les mots se perdent. Seul ce fil
ténu ... Il ne doit pas casser ...
(Des souvenirs. Plus
nombreux. Comme si le tissu de ma vie se reconstituait ...) L'image
change. Je dis l'image" parce qu'il n'y a pas d'autre mot. Mais c'est
d'abord le carillon. Suivi d'un nombre de coups indéterminés. Tout
près, un couloir. Un bruit de pas, peut-être. C'est tout. Mais
j'entends toujours la ritournelle. Je peux même la fredonner. Ma voix
résonne bizarrement dans le silence. Hésitante, vacillante, venue de
très loin ...
Samedi 16 janvier
Première
sortie véritable aujourd'hui, depuis plusieurs mois. Hors de la ville,
je veux dire. Il faisait très froid. Le vent du Nord soufflait mais
j'étais presque heureux de marcher dans la blancheur nacrée du paysage.
Quelques arbres faisaient des signes d'encre sur la neige. J'écoutais
crisser mes pas. Le soleil était une goutte claire que le vent
emportait. Le souvenir de C. m'accompagnait, mais plus léger, apaisé.
J'ai marché longtemps, essayant d'accorder mon souffle au rythme de mon
pas. D'être là, simplement, dans le froid blanc de l'instant. Tout
autour glissaient les troncs poudrés, les branches obscures et leur fin
liseré argenté. Il y avait là une paix que j'aurais voulu rejoindre. Je
me suis arrêté et, du bout des doigts, j'ai effleuré l'écorce froide.
Quelque chose de vivant m'a traversé. Comme un signe d'une sève
lointaine. Malgré l'hiver. Alors j'ai su que vivre était encore
possible. La graine de cet instant s'est logée en moi. Germera-t-elle
un jour ?
Dimanche 17 janvier
L'intervalle. C'est toujours là que ça se passe.
...
Journal de l'air
Arfuyen, 2008

C’est là comme une flamme sans flamme
le feu frais partout présent avec
le piquet la blancheur tournoyante
la montagne et le bleu confondus
dans la même vapeur avec l’air
où vont les yeux ou est-ce les yeux
que traverse l’air le corps se lève
l’espace s’ouvre comme une extase
tu dis je marche dans la beauté

