Souvenir de José Angel Valente
Je me souviens
Intervention au colloque José Angel Valente, Séville, 2004.
J'ai connu José Angel en 1974, à l'occasion de la parution d'une petite anthologie de la poésie espagnole d'aujourd'hui où je l'avais fait figurer et que je voulais lui remettre en mains propres, puisque j'avais découvert qu'il habitait Genève et que nous étions donc voisins.
Comme Georges Perec, parce qu'il n'y a plus moyen de faire autrement, j'aimerais jouer au jeu nostalgique de "je me souviens";
Je me souviens de l'immeuble où il habitait, derrière la gare, dans une rue de cuyo nombre no puedo ni quiero acordarme. (« dont je ne peux ni ne veux me souvenir du nom ».)
Je me souviens qu'en arrivant chez lui il n'était pas là et que j'ai dû l'attendre dans la salle de séjour aux lourds meubles obscurs.
Je me souviens de son allure juvénile — il avait 45 ans et en faisait dix de moins — et de son accueil simple et chaleureux.
Je me souviens de sa petite chambre bureau où nous avons bavardé.
Je me souviens de la chaîne qu'on entrevoyait à son cou par l'échancrure de sa chemise ouverte et qui lui donnait cet air légèrement play-boy qui ne l'a pas quitté pendant longtemps
Je me souviens de l'exemplaire de El fin de la edad de plata, (« La fin de l’âge d’argent ») son livre qui venait de paraître et qu'il m'a offert alors.
Je me souviens que ce qui l'a d'abord ému dans mes traductions, c'est celle de "Pato de invierno" (« Canard d’hiver ») de Breve Son (« Bref écho ») dédiée à son fils Antonio qu'il a aussitôt appelé pour la lui faire écouter.
Je me souviens d'Antonio, de ses cheveux clairs et de ses yeux toujours voilés. Antonio dont le destin tragique l'accabla et finit par le détruire.
Je me souviens de son intelligence et de sa tendresse.
Je me souviens de sa violence et de son humour. De son humour surtout — avec sa face agressive, le sarcasme. Cet humour qui était peut-être, chez lui une manière de se protéger contre la fascination du noir qu'il ne cessait d'affronter dans ses poèmes et dans sa vie.
Je me souviens de cet après-midi d’avril 1976 où nous lui avions rendu visite avec quelques uns de mes élèves, de son accueil si chaleureux, de notre longue conversation sur l’Espagne et sa littérature.
Je me souviens de ce qu’il disait de la poésie: qu’elle était comme un filet à attraper le réel ou un bol à en recueillir les éclats qui sont toujours autre chose que ce qu’on avait prévu.
Je me souviens de son admiration pour Lezama Lima
Je me souviens qu’il me parlait des visites qu’il lui rendait avec José María Caballero Bonald et que ce dernier, écoeuré par la culture anthropophage, l’érudition illimité de leur hôte, avait cessé de l’accompagner.
Je me souviens de sa voix, un peu étouffée au téléphone et de sa manière de prononcer mon prénom.
Je me souviens qu’il racontait avoir vivement critiqué La source de Bergman, à une table ronde, en compagnie de Borges, et que ce dernier lui avait dit –– ce qui le faisait beaucoup rire, le mot « coraje » étant typiquement hispano-américain : « Vd tiene mucho coraje » (« Vous avez beaucoup de courage »).
Je me souviens qu’il n’aimait pas Gabriel García Márquez et que son jugement, plutôt favorable sur Cent ans de solitude, en 1975, était devenu beaucoup moins amène dix ans plus tard.
Je me souviens du jour où je lui ai présenté Bernard Noël. C’était à Genève, dans l’un des appartements de l’immeuble Le Corbusier où il habitait alors.
Je me souviens de mon émotion à les voir bavarder dans la lumière de l’après-midi.
Je me souviens de tous les livres que j'ai traduits de lui pendant trente ans.
Je me souviens toujours du début de son poème « Art de la poésie » : « Implacable mépris pour l’art / de la poésie comme vomissure vide/ de l’imberbe de l’âme / qui enflamme son inconsolable passion / de nourrice au grand cœur d’éoliennes déclamations »
Je me souviens que cette « nourrice au grand coeur » y sus « éoliennes déclamations » faisait allusion, pour lui, à ce genre de poètes qui se veulent populaires comme Pablo Neruda..
Je me souviens encore de la suite du poème : « Implacable dédain pour celui qui remplit/ de mots retentissants, gras et congelés / l’entonnoir vide. // Pour le faux penseur à la gorge pleine de vent, (expression qu’il m’avait dit avoir emprunté à la Chanson de mon Cid) // pour celui qui écrit ah ! et se dresse un piédestal, // pour l’homme du dix-neuvième, l’insipide, le superflu, l’évident, // pour celui qui vit encore entre êtres et néants flatulents et obscènes, // pour l’imbécile tenace, // pour le nain, // pour le vieux poète qui ne sait pas se suicider à temps sous sa table (et là il pensait à Jorge Guillén) // pour l’homme à confessions, // pour le pathétique, // pour l’appelé enfin à la grande affaire, // et pour l’art de la poésie exercé à contretemps / comme contrat achat et vente de bruits usés. (Pour tous les autres visés dans ce poème, Dieu reconnaîtra les siens…)
Je me souviens du manuscrit mécanographié de Intérieur avec figures et de la certitude que quelque chose changeait dans sa poésie.
Je me souviens de son admiration pour Cernuda dont il disait qu’elle fut décisive pour lui (comme on le voit dans ses trois premiers livres). et qu’il aurait voulu le dévorer, au risque de se casser la figure, pour aller plus loin que lui. Ce qu’il fit. Cernuda sur qui, par ailleurs –– mais tout semble se tenir –– j’ai travaillé ici à Séville, pendant l’année scolaire 65-66, alors que j’étais lecteur de français à l’Université et dont je traduisis Ocnos qui fut ma première traduction.
Je me souviens que c’était pour lui, avec Lorca et Prados, l’un des poètes majeurs de la génération de 27, cette « Génération de 27 S.A. » comme il aimait à l’appeler en reprenant la formule de Bergamín.
Je me souviens de sa passion pour Jean de la Croix qui fut si communicative que je finis par en faire une nouvelle traduction en français dont il fit la préface.
Je me souviens que, pour lui, et contrairement à Albert Beguin qu’il citait pour s’y opposer, il n’y avait pas de différence de nature mais seulement de degré entre mystique et poésie. Et il citait John Keats qui écrivait que le poète est un caméléon et que si tous les êtres sont pleins, ce que doit faire le poète, c’est se vider intérieurement pour que l’univers entre en lui. Ce qui est l’opération mystique elle-même, à cette différence près que si le mystique fait le vide en lui, en liquidant son moi, c’est pour qu’y entre Dieu.
Je me souviens qui détestait qu’on le qualifie de « poète mystique » et donc « hermétique ». Il disait qu’il continuait à écrire des poèmes « engagés » comme, par exemple, « Hibakusha » sur la bombe atomique. Il ne supportait ni le casier générationnel ni les classification. Il disait que sa devise c’était : « nager à contre-courant.
Je me souviens que ce qu’il appelait
« pensée poétique », n’était pas, bien sûr, une pensée préalablement
élaborée et revêtue des habits du poème, mais une pensée en train de se faire
dans l’acte d’écriture lui-même et qui mettait en jeu tout le corps et tout le
langage, donc à la fois le plus singulier et le plus commun : une
histoire, une société, une culture. Une pensée sensible, en somme, et par là
même obscure à elle-même, affrontée à l’inconnu. C’est pourquoi les trois
stades par lesquels, selon lui, passaient sa poésie –– mémoire personnelle,
mémoire collective et mémoire de la matière ––, il les a d’abord élaborés et
pensés dans l’obscur de sa pratique avant de les reconnaître a posteriori
Je me souviens que mon émotion fut si profonde à la lecture de son élégie Paysage avec des oiseaux jaunes, que j’écrivis aussitôt un poème que je lui envoyais. Le voici :
Portrait nocturne avec des oiseaux jaunes
LE SOIR TOMBE sur une vitre seule.
Je vois du rouge un peu, du bleu, du noir.
Je te vois. Tu es assis tout près.
Ce que tu vois est l'envers d'un miroir
où se reflète ton image. Voir
maintenant est aveugle. La nuit vient,
s'étend, elle nous recouvre. J'entends
le vide grignoter tes mots, ce pleur
de chaque syllabe. Je sens ton souffle
dans mon souffle. Moi aussi je suis
faible:
j'ignore où m'appuyer dans tout ce blanc
que me laisse ta main. Il y a des bruits
dans le silence, des rires, des cris.
Tu ne les entends pas. Tu es assis
simplement et tu regardes la nuit.
Elle parle par ta bouche, elle coule,
elle m'entre dans les yeux, je n'y vois
plus, je te cherche, j'écoute: très loin,
tes paroles, mais muettes - eau ou salive.
Ou ce bruit d'ailes de deux oiseaux jaunes
qui passent dans la douleur d'être né.
Je me souviens qu’il ne manifestait aucune complaisance envers
lui-même, aucun apitoiement, et ce, aux pires moments. Il conservait le
tranchant d’une lucidité qui frisait la violence. « Estoy hecho una
mierda » (« Je suis devenu une merde »), fut la seule
chose qu’il me dit sur son état pendant notre dernière conversation
téléphonique, peu de temps avant sa mort.
Et tout ce qui existe en
cette heure
d’un éclat absolu
s’embrase, brûle
avec toi, mon corps,
dans la bouche incendiée de la nuit.
L'amitié des voix
VIENT DE PARAÎTRE
Jacques Ancet
L’amitié des voix, 1 : les voix du temps
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix
Publie.net, 2009
L’amitié des voix, 1,
les voix du temps, Jacques Ancet. PDF 306 pages, ISBN
978-2-8145-0242-0. Les 74 premières pages à feuilleter librement sur
publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix,
Jacques Ancet. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 354 pages, ISBN
978-2-8145-0243-7. Les 67 premières pages à feuilleter librement sur
publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
L'avis de l'éditeur
par François Bon
La présence de Jacques Ancet dans publie.net va bien au-delà de la simple mise à disposition de textes importants.
Auteur décisif, nous sommes quelques-uns à le savoir. Le non
renoncement dans la part lyrique de la langue, l’implication poétique
de la prose, ou, symétriquement, que la poésie ait encore à faire avec
nos temps mornes, pourvu – se rapprochant de la dureté et de la
violence du réel – qu’elle continue à s’en remettre au récit et aux
voix... On le sait en littérature depuis L’Incessant, et c’est avec fierté qu’on accueille, de Jacques Ancet, Le Silence des chiens .
Mais Jacques Ancet c’est aussi une voix ouverte, sans jeu de mots. Qui
s’offre aux grandes et extrêmes explorations de Jean de la Croix, de
Jose Angel Valente, ou en ce moment de Borges, et que le traducteur
doit s’y faire écrivain ou poète comme celui dont il reçoit les pages.
Alors dialogue ouvert, toute une vie, avec ceux qui portent la langue
dans cet extrême : Bonnefoy, Jaccottet, Bernard Noël...
Avec
le numérique, une nouvelle possibilité de permettre la circulation de
cette réflexion, ouvrant vers ceux qu’elle commente, nous guidant vers
des lectures neuves.
L’autre cohérence de ce très vaste
ensemble, deux fois 300 pages, c’est que le premier s’enracine plus
dans les voix du passé, depuis la figure immense et emblématique de Don
Quichotte, puis, via Quevedo ou Saint-Jean de la Croix, jusqu’à
Cortazar, Maria Zambrano ou Claude Simon, tandis que le second suit
cette même exigence découvreuse de l’écriture dans les chemins escarpés
du contemporain, de Valente ou Castaneda vers Jacques Roubaud, Henri
Meschonnic ou Claude Louis-Combet.
Très fier donc, avec une
matière aussi lourdement belle, de contribuer à la présence et la
visibilité sur Internet de ceux qui ont porté la littérature dans ces chemins d’exigence. Et Jacques Ancet nous y appelle, nous aide à franchir le rebord...
Avant-lire
par
Jacques ANCET
Les
textes ici réunis sont de plusieurs ordres : des essais, des préfaces à
des traductions, et de simples notes de lecture. Ces notes, j’ai
beaucoup hésité à les faire figurer dans cet ensemble. Si je me suis
décidé c’est que, malgré leurs limitations évidentes (elles ne portent
souvent que sur un livre et parfois sur des écrivains ou des poètes un
peu oubliés), et à côté d’études plus générales et d’une plus grande
extension, elles témoignent d’un itinéraire de lecteur guidé surtout
par les circonstances et un plaisir ou une émotion que j’espère pouvoir
encore faire partager. Qu’on ne voie donc là aucun panorama ou palmarès
mais, plutôt, une géographie de préférences personnelles qui s’étend
sur près de quarante ans. Les voix dont il est question dans le titre
viennent d’époques et d’horizons différents avec, bien sûr, une
dominante franco-hispanique où se confond ma double activité d’écrivain
et de traducteur.
Mais pourquoi avoir entrepris ce travail ?
Peut-être, d’abord, afin de mettre de l’ordre là où il n’existe que le
désordre du devenir qui emporte, qui efface tout. Autrement dit, pour
garder une trace. Avec cet étonnement de voir, au fil du temps, se
dessiner un chemin qui n’existait pas au moment où je le parcourais. Un
chemin ou une cohérence qui tient à un questionnement insistant déjà au
centre d’un précédent recueil d’essais : qu’en est-il des rapports de
l’écriture et du réel — de la littérature et de la vie ? C’est pourquoi
ce livre ne pouvait s’ouvrir que par une réflexion sur Don Quichotte
qui est, sans doute, la tentative la plus profonde jamais menée pour
répondre à cette question. Et c’est, peut-être ce qui réunit les
auteurs ici présents. Avec aussi le cours d’une existence habitée par
l’amitié de ces voix qui, toutes, ponctuellement ou plus durablement,
m’ont accompagné au long des années. C’est ainsi que, tout autant que
réflexion au sens spéculatif, ces textes le sont au sens spéculaire du
terme : ils réfléchissent une clarté — une échappée — qui a souvent
éclairé ma lecture et ma vie et dont, depuis longtemps, je voulais
témoigner.
L’ordre choisi n’est, tout simplement, que l’ordre
chronologique, mais l’abondance de la matière m’a conduit à le scinder
en deux grands ensembles qui peuvent être lus séparément ou dans leur
continuité : le premier, Les voix du temps, consacré à des écrivains et
poètes dont l’uvre est demeurée vivante et active pour moi, malgré la
distance, et qui donc me restent contemporains : cinq auteurs du xvie,
du xviie et du xixe (Miguel de Cervantès, Jean de la Croix, Francisco
de Quevedo, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud) ; cinq auteurs nés à la
fin du xixe siècle et dont la vie et l’uvre se sont déroulées pour une
bonne part dans la première moitié du xxe (Miguel de Unamuno, Juan
Ramón Jiménez, Ramón Gómez de la Serna, Pierre Reverdy, Vicente
Huidobro) ; dix auteurs, enfin, nés dans les deux premières décennies
de ce même siècle (Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano,
Eugène Guillevic, Yannis Ritsos, Claude Simon, Julio Cortázar, Jean
Malrieu, André Henry, Octavio Paz).
À ces voix venues du temps
et de sa profondeur, répond ce temps où ne cessent de se faire les voix
du présent, ce Temps des voix, deuxième partie où figurent un certain
nombre d’auteurs vivants, dont la naissance s’échelonne, en gros, dans
la décennie des années 20 et 30 (d’Yves Bonnefoy à Henri Meschonnic) et
30 et 40 (de Bernard Vargaftig à Christian Hubin). D’autres auraient pu
figurer ici, notamment de plus jeunes, mais il fallait se donner des
limites et c’est bien arbitrairement que ce parcours s’achève
finalement avec deux auteurs nés au seuil des années 40.
sept 2009.


