Chronique d'un égarement
Vient de paraître | 25 février 2011

Je suis perdu. Tout va bien. Il fait une journée magnifique. Les champs sont en herbe, le ciel plus près de la terre, mais je suis perdu.
Est-ce l’âge ? Ce sentiment d’être partout à côté. Ou alors ici, mais totalement. Si bien que les choses me submergent.
J’essaie de résister : entretenir la vie, répondre au téléphone, faire bonne figure. Parfois, c’est comme un éclat : j’y suis vraiment, je ris, les autres se rapprochent.
Aujourd’hui est un jour comme un autre.
Ou peut-être non, à cause de l’été précoce. Globalement, pas de raisons de se réjouir (petits malaises, grèves, guerres, massacres), mais le matin ressemble à l’enfance. Aux matins de l’enfance, je veux dire. Avec cette légèreté du ciel plus vif dans les arbres ou près du rouge des géraniums entrevus à une fenêtre d’un dernier étage. La fenêtre était ouverte. J’ai pensé que toute une histoire pourrait s’écrire à partir de cette seule fenêtre ouverte. Ce qui se passerait dedans, dans l’obscur de l’encadrement. Aucun drame. La vie, simplement, avec ses hauts et ses bas. Ce qu’on ne peut jamais dire…
Décidément, je suis perdu. Je vais, je viens. Je voyage, je dors. J’aime la lumière du matin. C’est comme une porte entrebâillée : elle va s’ouvrir, je le sais. Mais elle ne s’ouvre pas. Ou si peu. Alors je regarde par l’embrasure. Je vois une sorte de clair, avec des yeux. Une rue aussi, une silhouette qui s’approche. Elle tient un enfant par la main. Elle passe sans me regarder.
Pourquoi s’obstiner ? Jardin, maison, campagne, ville ressassent leurs couplets. Je les entends, je les écoute même. Je les reprends avec eux. Et soudain c’est comme si tout m’abandonnait. Je balbutie, je me tais. L’amour lui-même m’égare un peu plus.
–– C’est toi ?
–– C’est moi.
Ma main se tend. Comme si elle quittait mon corps. Je la vois toucher la tienne, mais comment la rattraper ? Le jour va trop vite –– et la nuit. Même quand j’y suis, il est trop tard.
L’été vient de face comme un insoutenable regard. Dans le chêne, des morceaux de bleu qui bougent. Ou les feuilles, les yeux, comment savoir puisque tout se tient. On fume. On parle. Ce que je veux dire je ne le dis pas. Autre chose, toujours. Ces menus riens, mouches, pailles ou cris d’enfants. Et l’attente, là, quelque part entre gorge et ventre –– une sorte de vide que rien ne remplit, ni l’ombre, ni la lumière, ni les paroles, ni leur envers. Si je marche, quelqu’un marche avec moi, un peu en avant, il m’oblige à le suivre, à courir parfois. Si je dors, il traverse mon sommeil. Je crois savoir : erreur : je ne sais pas puisqu’il se réveille avant moi, brouille chacune de mes pensées, éclate de rire quand je suis sombre, me ferme la bouche quand je crie. Alors, comment ne pas être perdu même au milieu d’un jour sans histoire : lumière, silence et ciel trop bleu ? L’histoire, on le sait bien, est ailleurs. Pas là où l’on croit, en tout cas. Très loin, tout près, cancer invisible qu’on détecte toujours trop tard. D’un jour sur l’autre un avion ne cesse de passer comme si tout s’était arrêté ; gestes, ombres sur le sol, feuilles agitées par le vent, mouche et, sur l’écran l’interminable vertige d’une image sans futur.
[...]
Francisco de Quevedo, Les Furies et les Peines
Vient de paraître

La Proximité de la mer

Jorge Luis Borges
La Proximité de la mer, anthologie de 99 poèmes, éditée, préfacée et traduite par Jacques Ancet
Gallimard, 2010 — Collection "Du Monde entier".
Composé et traduit avant tout pour le plaisir, ce livre a fini par devenir, à mon corps plus ou moins défendant, une anthologie. Mais une anthologie purement subjective en ce qu’elle n’a pas la prétention de donner un aperçu vraiment représentatif de toute la poésie de Borges. J’y ai un peu boudé, par exemple, les compositions patriotiques ou historiques qui, si elles peuvent intéresser un Argentin ou plus généralement un lecteur de langue espagnole, ont moins d’attrait pour un Français. Par contre, j’ai donné la préférence aux poèmes méditatifs et élégiaques en vers comptés et rimés et, à un moindre degré en vers blancs, parce que ce sont eux qui m’ont semblé devoir être retraduits en priorité et, surtout, parce que ce sont eux qui me touchent le plus. Comme ces hommages rendus aux œuvres fondatrices de l’humanité — la Bible, le I King, l’Iliade et l’Odyssée, la Geste de Beowulf, les Mille et Une Nuits, Don Quichotte… — et aux penseurs et aux écrivains admirés — Héraclite, Cervantès, Shakespeare, Quevedo, Spinoza, Milton, Keats, Heine, Emerson, Whitman, Browning, Verlaine, Stevenson, Joyce … — qui, avec les kabbalistes, les poètes japonais ou les paroliers de tango, dessinent les contours fluctuants d’une curiosité insatiable et d’une mémoire où « je » finit par être beaucoup d’autres. Mais, si j’ai éliminé les pièces en prose, sauf une, qui me semble résumer parfaitement la poétique de Borges, j’ai conservé quelques poèmes en vers libres sans autre justification que le plaisir qu’ils m’ont donné à les traduire.
L’ordre chronologique des recueils a été respecté, malgré quelques textes déplacés dans un souci d’équilibrer l’ensemble et d’éviter une monotonie qui, si elle est sensible dans les derniers recueils de Borges (la cécité, l’âge, la disparition, l’oubli)… [1], le devient plus encore du fait du choix quelque peu systématique d’un certain type de pièces. Quant au nombre, il a été dicté, comme dans l’écriture d’un livre de poèmes, par une nécessité intérieure qui, m’ayant emporté par son urgence, s’est peu à peu relâchée pour finalement se tarir une fois cette quantité atteinte : 99, un multiple de 9, comme l’est la date de naissance de Borges (1899) et le chiffre sur lequel repose l’organisation de plusieurs de mes propres ouvrages. Traduire, écrire : le même mouvement, le même mystère les traverse. Être soi-même en l’autre et l’autre en soi-même.
Tout est donc subjectif ici : le choix des textes, leur nombre, la manière de les organiser et, bien sûr, de les traduire. Encore une fois, je n’ai pas seulement traduit ces poèmes avec mes connaissances, ma culture, mon savoir faire qui sont bien modestes comparés à ceux de mon modèle. Je les ai écrits — et c’est peut-être ce qui donne à ce travail sinon sa valeur (comment pourrais-je en juger ?), du moins son authenticité — avec une passion où, plus que le savoir c’est le non savoir qui m’a guidé, plus l’abandon que la maîtrise. Aurais-je toujours réussi à faire entendre quelque chose ? Comme je crois l’avoir fait dans le second et le plus beau des deux poèmes que Borges consacre à Spinoza où, à travers l’image du philosophe, c’est bien sûr celle du poète qui transparaît et, pourquoi pas, ombre d’une ombre, celle aussi du traducteur, tous trois confondus dans ce même et incessant travail — donner forme à l’informe, visage à l’inconnu — dans ce même amour sans espoir que rien d’autre n’éclaire que sa propre lumière :
BARUCH SPINOZA
Brume d’or, le Couchant pose son feu
Sur la vitre. L’assidu manuscrit
Attend, avec sa charge d’infini.
Dans la pénombre quelqu’un construit Dieu.
Un homme engendre Dieu. Juif à la peau
Citrine, aux yeux tristes. Le temps l’emporte
Comme la feuille que le fleuve porte
Et qui se perd dans le déclin de l’eau.
Qu’importe. Il insiste, sorcier forgeant
Dieu dans sa subtile géométrie ;
Du fond de sa maladie, son néant,
De ses mots il fait Dieu, l’édifie.
Le plus prodigue amour lui fut donné,
L’amour qui n’espère pas être aimé.
[1] Cette monotonie, Borges la reconnaît et même la revendique avec humour : « … je suppose qu’à mon âge on attend de moi certains thèmes, une certaine syntaxe, et peut-être aussi une certaine monotonie ; si je ne me montre pas monotone, on restera insatisfait. Arrivé à un certain âge, un auteur doit peut-être se répéter. » , Nouveaux dialogues avec Osvaldo Ferrari, Presses Pocket, 1990, p. 179.
Puisqu'il est ce silence
Prose pour Henri Meschonnic

Au milieu des phrases, des
paroles, dans le brouhaha, on l'entend, on en est sûr. Sa voix est sourde mais
insistante. Elle dit — on peut même la comprendre — j'ai rendez-vous, là, avec
quoi ? On tend les mains comme pour l'accueillir mais rien ne vient les
remplir. Un léger vent s'est levé, le rouge des giroflées vacille. On se dit
que, oui, avec quoi ? Le calendrier aligne ses dates : le passé et le futur y
sont des chiffres immobiles. Le présent, lui, est insaisissable. On l'a dans la
bouche comme une illumination soudaine. Comme cette voix qui, au bord de dire
adieu, murmure — on l'entend distinctement : Vous n'êtes pas sérieux. On ne dit
adieu à rien.
Les morceaux de l'image
Sur des lavis de Colette Deblé

...// Voir l'image est-ce
vraiment la voir ?
On se déplace. L'angle varie. La lumière aussi. La main se tend,
voudrait toucher.
Souveraine, servante, sainte en prière,
chanteuse, pour quelle inaudible audition ?
//...
Portrait du jour
Portrait du jour, La Porte, 2010
La mouche qui grince, l’éclaircie. La solitude comme un masque posé sur ce qui bouge. L‘herbe, les feuilles secouées. L’intermittence de la mémoire.
Ce qu’on voit ressemble à ce qu’on ne voit pas : une lumière noire, un ciel dur, un mur, un tronc obscur qui s’élance et fume de rayons.
L’espace se perd dans l’espace, le bleu dans le bleu. On dit : c’est le jour
Le silence des chiens,
VIENT DE PARAÎTRE
Le Silence des chiens, publie.net. Une réédition numérique d'un livre depuis longtemps épuisé.
... la cellule est encore claire, quelle heure est‑il, n'y pense pas, il n'y a pas de temps, respire, le présent seul, cette souffrance, comme une mer, flux, reflux, laisse, laisse‑les, passer, respire, regarde, autour de toi, un mur, deux murs, trois murs, la porte de fer, la serrure, le plafond, le sol où tu es couchée, les aspérités du béton et là, près de tes doigts, la mouche, immobile, disparue, vers le haut, passée devant tes yeux, perdue encore, te frôlant, bourdonnement léger, interrompu, où est‑elle, bourdonnement encore et, soudain, là, sur la toile grise de la paillasse, regarde, ne bouge pas, frottant ses pattes de derrière, figée un instant, avançant brusquement, petits pas pressés, immobile de nouveau, tressant ses pattes, on dirait des cils mais plus souples, frisson, regarde, tout près de ton visage maintenant, ses yeux minuscules, énormes, qui te regardent, leurs facettes où tout se reflète, les murs la porte le soupirail le sol ton corps immense, un tas de douleur sale, ne bouge pas, tu n'es rien, regarde, ailes, papier de soie, pétales translucides, c'est vivant, silencieux, ça ne demande rien, c'est noir, comme le futur qui te regarde, tes yeux brûlent, tu ne peux plus pleurer, tu as fermé tes paupières mais, très vite, tu les ouvres, pour ne pas perdre la mouche, la voir encore, tout près de toi, t'évaluant peut‑être, te jaugeant, festin pour elle et sa progéniture, a‑t‑elle flairé ton odeur de charogne, trompe explorant la crasse de la toile à petits coups précis, s'arrêtant de nouveau, comme écoutant, ton souffle court les portes les pas les voix les cris aussi qui recommencent qui n'ont jamais cessé, disparue encore, la‑haut, tu cherches des yeux, tu ne vois rien, le mur, l'autre mur, le sol, le plafond, où est‑elle, une mouche, rien d'autre, tant de chaleur pourtant, porte, sol, plafond encore, là, posée, pattes en l'air, trop loin pour bien la voir, il faudrait te lever mais tu n'en as pas la force, petite tache noire mouvante maintenant, brèves étapes, pauses, cheminement pointillé, moins visible dans l'ombre près du soupirail, perdue, passée devant tes yeux, perdue encore, pourquoi cette tristesse, une mouche simplement, là, soudain, contact léger sur le dos de ta main posée sur ta poitrine, explorant maintenant ta peau, démangeaison imperceptible, frémissante un peu, pattes frottées devant elle, toilette interminable, explorant de nouveau, infime attouchement au poignet, ne bouge pas, immobile, imperceptible joie, temps minuscule, pattes de mouche sur la peau, écriture silencieuse, un chien s'est remis à aboyer mais tu l'entends à peine tandis qu'elle monte sur ta manche, s'arrête sur un pli, méthodique, fouillant, s'interrompant, perplexe semble‑t‑il, doucement tu essayes de rapprocher ton bras de tes yeux mais elle s'envole, se perd dans l'ombre qui gagne, réapparaît, très vite, traçant des signes indéchiffrables, posée sur la porte à présent, comme t'indiquant la sortie, tes yeux brûlent, se ferment, respire, lentement, respire, mais la mouche, la mouche, bouche ouverte, un peu, lèvres dures bougeant faiblement, bouche, bouche, dis‑tu, sans parvenir à prononcer le m et comment dire je t'aime maintenant, jamais plus, n'y pense pas, regarde encore, sur la porte la mouche immobile, la mouche, compagne du temps immobile, présence à peine, elle te frôle de son vol énigmatique, disparaît, pour venir se poser sur le mur où tu t'appuies, tout près de tes yeux, comme si quelque chose existait entre elle et toi, comme si elle voulait te le dire, une sorte d'amitié, l'espace autour n'est plus vide, elle et toi, tu la regardes si fort que ta vue se brouille, tu t'obstines en une sorte d'espoir froid, malgré la souffrance, l'oubliant même quelques instants, globes des yeux, énigmatiques, abdomen velu qui t'aurait répugné autrefois et que tu fixes jusqu'à en avoir mal, cherchant la vie, cette imperceptible pulsation, mouche mon amie, mouche sur le mur, immobile ou marchant, doucement, montant, cherchant, touchant à petits coups le ciment vertical, mouche, regarde‑moi, seule, mon visage est perdu, moi, sans nom déjà, mouche et comme toi tombée bientôt au pied du mur, mais maintenant, mouche, le même temps, le même fil, ensemble ...
L'amitié des voix
VIENT DE PARAÎTRE
Jacques Ancet
L’amitié des voix, 1 : les voix du temps
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix
Publie.net, 2009
L’amitié des voix, 1,
les voix du temps, Jacques Ancet. PDF 306 pages, ISBN
978-2-8145-0242-0. Les 74 premières pages à feuilleter librement sur
publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
L’amitié des voix, 2 : le temps des voix,
Jacques Ancet. PDF écran et eBook (Sony/iPhone) 354 pages, ISBN
978-2-8145-0243-7. Les 67 premières pages à feuilleter librement sur
publie.net. Téléchargement texte intégral 5,50 euros.
L'avis de l'éditeur
par François Bon
La présence de Jacques Ancet dans publie.net va bien au-delà de la simple mise à disposition de textes importants.
Auteur décisif, nous sommes quelques-uns à le savoir. Le non
renoncement dans la part lyrique de la langue, l’implication poétique
de la prose, ou, symétriquement, que la poésie ait encore à faire avec
nos temps mornes, pourvu – se rapprochant de la dureté et de la
violence du réel – qu’elle continue à s’en remettre au récit et aux
voix... On le sait en littérature depuis L’Incessant, et c’est avec fierté qu’on accueille, de Jacques Ancet, Le Silence des chiens .
Mais Jacques Ancet c’est aussi une voix ouverte, sans jeu de mots. Qui
s’offre aux grandes et extrêmes explorations de Jean de la Croix, de
Jose Angel Valente, ou en ce moment de Borges, et que le traducteur
doit s’y faire écrivain ou poète comme celui dont il reçoit les pages.
Alors dialogue ouvert, toute une vie, avec ceux qui portent la langue
dans cet extrême : Bonnefoy, Jaccottet, Bernard Noël...
Avec
le numérique, une nouvelle possibilité de permettre la circulation de
cette réflexion, ouvrant vers ceux qu’elle commente, nous guidant vers
des lectures neuves.
L’autre cohérence de ce très vaste
ensemble, deux fois 300 pages, c’est que le premier s’enracine plus
dans les voix du passé, depuis la figure immense et emblématique de Don
Quichotte, puis, via Quevedo ou Saint-Jean de la Croix, jusqu’à
Cortazar, Maria Zambrano ou Claude Simon, tandis que le second suit
cette même exigence découvreuse de l’écriture dans les chemins escarpés
du contemporain, de Valente ou Castaneda vers Jacques Roubaud, Henri
Meschonnic ou Claude Louis-Combet.
Très fier donc, avec une
matière aussi lourdement belle, de contribuer à la présence et la
visibilité sur Internet de ceux qui ont porté la littérature dans ces chemins d’exigence. Et Jacques Ancet nous y appelle, nous aide à franchir le rebord...
Avant-lire
par
Jacques ANCET
Les
textes ici réunis sont de plusieurs ordres : des essais, des préfaces à
des traductions, et de simples notes de lecture. Ces notes, j’ai
beaucoup hésité à les faire figurer dans cet ensemble. Si je me suis
décidé c’est que, malgré leurs limitations évidentes (elles ne portent
souvent que sur un livre et parfois sur des écrivains ou des poètes un
peu oubliés), et à côté d’études plus générales et d’une plus grande
extension, elles témoignent d’un itinéraire de lecteur guidé surtout
par les circonstances et un plaisir ou une émotion que j’espère pouvoir
encore faire partager. Qu’on ne voie donc là aucun panorama ou palmarès
mais, plutôt, une géographie de préférences personnelles qui s’étend
sur près de quarante ans. Les voix dont il est question dans le titre
viennent d’époques et d’horizons différents avec, bien sûr, une
dominante franco-hispanique où se confond ma double activité d’écrivain
et de traducteur.
Mais pourquoi avoir entrepris ce travail ?
Peut-être, d’abord, afin de mettre de l’ordre là où il n’existe que le
désordre du devenir qui emporte, qui efface tout. Autrement dit, pour
garder une trace. Avec cet étonnement de voir, au fil du temps, se
dessiner un chemin qui n’existait pas au moment où je le parcourais. Un
chemin ou une cohérence qui tient à un questionnement insistant déjà au
centre d’un précédent recueil d’essais : qu’en est-il des rapports de
l’écriture et du réel — de la littérature et de la vie ? C’est pourquoi
ce livre ne pouvait s’ouvrir que par une réflexion sur Don Quichotte
qui est, sans doute, la tentative la plus profonde jamais menée pour
répondre à cette question. Et c’est, peut-être ce qui réunit les
auteurs ici présents. Avec aussi le cours d’une existence habitée par
l’amitié de ces voix qui, toutes, ponctuellement ou plus durablement,
m’ont accompagné au long des années. C’est ainsi que, tout autant que
réflexion au sens spéculatif, ces textes le sont au sens spéculaire du
terme : ils réfléchissent une clarté — une échappée — qui a souvent
éclairé ma lecture et ma vie et dont, depuis longtemps, je voulais
témoigner.
L’ordre choisi n’est, tout simplement, que l’ordre
chronologique, mais l’abondance de la matière m’a conduit à le scinder
en deux grands ensembles qui peuvent être lus séparément ou dans leur
continuité : le premier, Les voix du temps, consacré à des écrivains et
poètes dont l’uvre est demeurée vivante et active pour moi, malgré la
distance, et qui donc me restent contemporains : cinq auteurs du xvie,
du xviie et du xixe (Miguel de Cervantès, Jean de la Croix, Francisco
de Quevedo, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud) ; cinq auteurs nés à la
fin du xixe siècle et dont la vie et l’uvre se sont déroulées pour une
bonne part dans la première moitié du xxe (Miguel de Unamuno, Juan
Ramón Jiménez, Ramón Gómez de la Serna, Pierre Reverdy, Vicente
Huidobro) ; dix auteurs, enfin, nés dans les deux premières décennies
de ce même siècle (Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano,
Eugène Guillevic, Yannis Ritsos, Claude Simon, Julio Cortázar, Jean
Malrieu, André Henry, Octavio Paz).
À ces voix venues du temps
et de sa profondeur, répond ce temps où ne cessent de se faire les voix
du présent, ce Temps des voix, deuxième partie où figurent un certain
nombre d’auteurs vivants, dont la naissance s’échelonne, en gros, dans
la décennie des années 20 et 30 (d’Yves Bonnefoy à Henri Meschonnic) et
30 et 40 (de Bernard Vargaftig à Christian Hubin). D’autres auraient pu
figurer ici, notamment de plus jeunes, mais il fallait se donner des
limites et c’est bien arbitrairement que ce parcours s’achève
finalement avec deux auteurs nés au seuil des années 40.
sept 2009.



