Poèmes extraits de La Proximité de la mer, anthologie préparée, préfacée et traduite par Jacques Ancet, à paraître chez Gallimard, coll. Du monde entier, en octobre 2010

LA MER

La mer. La jeune mer. La mer d’Ulysse,
Celle de cet autre Ulysse que ceux
D’Islam ont surnommé d’un nom fameux :
Sindibad de la mer. La mer aux grises
Vagues d’Erik le Rouge, haut sur sa proue,
Et de ce chevalier qui a chanté
Á la fois l’élégie et l’épopée
De sa patrie, à Goa et ses boues.
La mer de Trafalgar, que l’Angleterre
A célébrée au long de son histoire,
La dure mer ensanglantée de gloire
Jour après jour, dans l’œuvre de la guerre.
Au matin calme, la mer intarissable,
Et ses sillons dans l’infini du sable.

L’AVÉNEMENT

C’est moi qui fus dans la tribu, à l’aube.
Étendu dans mon coin de la caverne,
Je luttais pour plonger dans les obscures
Eaux du sommeil. Des spectres d’animaux
Blessés par la flèche et sa pointe d’os
Mêlaient l’horreur aux ténèbres. Une chose,
L’exécution, peut-être, d’un serment,
Un rival trouvé mort dans la montagne,
L’amour, peut-être, une pierre magique,
M’avait été donnée. Je l’ai perdue.
Dévastée par les siècles, la mémoire
Garde, seuls, cette nuit et son matin.
J’étais désir et peur. Soudainement
J’entendis le bruit sourd, interminable,
D’un troupeau, qui passait à travers l’aube.
Mon arc de chêne, mes flèches aigues,
Je les laissai pour courir à la brèche
Ouverte tout au fond de la caverne.
Et je les vis alors. Braise rougeâtre,
Cornes cruelles, échines montueuses,
Laine obscure comme les yeux mauvais
Qui me guettaient. Ils étaient des milliers.
Ce sont les bisons ai-je dit. Le mot
N’avait pas jusque là franchi mes lèvres,
Mais je sentis que tel était leur nom.
C’était comme de n’avoir jamais vu,
Comme d’avoir été aveugle et mort
Avant de voir les bisons de l’aurore.
Je ne voulus pas que d’autres profanent
Ce pesant fleuve de bestialité
Divine, et d’ignorance et d’orgueil,
Indifférent comme sont les étoiles.
Ils piétinèrent un chien sur le chemin ;
Ils auraient fait de même avec un homme.
Puis j’ai dû les peindre dans la caverne
En ocre et vermillon. Ils furent alors
Les Dieux du sacrifice et des prières
Je n’ai pas dit le nom d’Altamira.
Nombreuses furent mes formes et mes morts.

Á UN CHAT

Ils ne sont pas plus silencieux les miroirs
Ni plus furtive l’aube aventurière ;
Tu es, sous la lune, cette panthère
Qu’il nous est donné, de loin, d’entrevoir.
Par œuvre d’un insondable décret
Divin, nous te poursuivons vainement ;
Plus lointain que le Gange et le couchant,
Á toi la solitude, le secret.
Ton dos daigne accepter la nonchalante
Caresse de ma main. Tu as admis,
Dans ton éternité, qui n’est qu’oubli,
L’amour offert par une main tremblante.
Tu es là, dans un autre temps. Le maître,
Comme un rêve, d’un étroit périmètre.

MOI

Le crâne, un cœur avec sa vie secrète,
Les chemins de mon sang dissimulés,
Et les tunnels du rêve, ce Protée,       
Les viscères, la nuque, le squelette.
Je suis ces choses. Et, je ne peux y croire,
Je suis aussi un épée, sa mémoire,
Celle d’un soleil seul et déclinant
Qui se disperse en or, ombre, néant.
Je suis celui qui voit les proues, du port ;
Je suis ce peu de livres, de gravures
Fatigués par le temps et son usure.
Je suis celui qui jalouse les morts.
Et, plus étrange, l’homme qui assemble
Des mots chez lui, dans un coin de sa chambre.

COSMOGONIE

Ni ténèbres ni chaos. Les ténèbres
veulent des yeux qui voient, comme le bruit
Et le silence réclament l’ouïe,
Et le miroir la forme qu’il intègre.
Pas plus l’espace que le temps. Ni même
Une divinité qui prémédite
Le silence existant avant l’ancienne
Nuit du temps, la première, sans limites.
Le grand fleuve d’Héraclite l’Obscur,
Fatal, n’a toujours pas creusé son lit
Où du passé il court vers le futur,
Et de l’oubli court aussi vers l’oubli.
Ce qui souffre. Ce qui crie, implorant.
Puis, l’histoire universelle. Á présent.

BROWNING DÉCIDE D’ÊTRE POETE

Au fil de ces rouges labyrinthes de Londres
je découvre que j’ai choisi
le plus curieux des métiers humains,
sauf que tous, à leur manière, le sont.
Comme les alchimistes
qui ont cherché la pierre philosophale
dans le mercure fugitif,
j’amènerai les mots de tous les jours
— cartes biseautées du joueur, monnaie du peuple –
à rendre la magie qui fut la leur
quand Thor était le dieu et le fracas,
le tonnerre et la prière.
Dans le dialecte d’aujourd’hui
je dirai à mon tour les choses éternelles ;
j’essaierai de ne pas être indigne
du grand écho de Byron.
Cette poussière que je suis sera invulnérable.
Si une femme partage mon amour
mon vers frôlera la dixième sphère des cieux concentriques ;
si une femme dédaigne mon amour
je ferai de ma tristesse une musique,
un vaste fleuve toujours sonore dans le temps.
Je vivrai de m’oublier.
Je serai le visage que j’entrevois et que j’oublie,
je serai Judas qui accepte
sa divine mission de traître,
je serai Caliban dans le bourbier,
je serai un soldat mercenaire qui meurt
sans crainte et sans foi,
je serai Polycrate qui voit dans l’épouvante
l’anneau restitué par le destin,
je serai l’ami qui me hait.
Le Persan me donnera le rossignol et Rome l’épée.
Masques, agonies, résurrections,
détisseront et tisseront mon sort
et un jour je serai Robert Browning.

JE SUIS

Je suis celui qui se sait non moins vain
Que l’observateur vain qui, au miroir,
Silencieux cristal, s’applique à voir
Le reflet ou le corps de son prochain.
Je sais, muets amis, je sais trop bien
Qu’il n’est d’autre vengeance que l’oubli,
D’autre pardon. Un dieu un jour offrit
Celle clef rare à notre haine d’humains.
Hors d’illustres erreurs, je suis celui
Qui n’a pu déchiffrer le labyrinthe,
L’unité innombrable, ardue, distincte,
Du temps, qui est à moi, à tous. Je suis
Personne, pas même un glaive sanglant.
Je suis l’écho, l’oubli et le néant.