Texte de l'intervention donnée au colloque du même nom organisé

à Chambéry par "L'Œil", le 21 septembre 2009.


 

 Vous voudrez bien excuser le tour personnel et quelque peu autobiographique de ces propos, mais c’est Jacques Charmatz qui m’a invité expressément à parler cette fois non pas de tel ou tel aspect de l’œuvre d’Henri Meschonnic, mais de mon propre rapport à cette œuvre et à l’homme. Ce que je vais essayer de faire brièvement.

Ma vie et mon travail ont été marquées par trois rencontres essentielles : celle de José Ángel Valente pour la traduction, mais aussi pour sa pensée poétique et son rapport à la mystique, celle de Bernard Noël pour l’écriture, mais aussi pour la force éthique de son langage et de sa pensée, celle d’Henri Meschonnic, enfin, pour tout à la fois, pour la traduction, pour l’écriture et pour la pensée du poème. J’ai commencé à les lire tous les trois à peu près à la même époque c’est-à-dire au début des années 70.

          Pour ce qui est d’Henri Meschonnic, j’ai découvert d’abord, je ne sais plus comment, ses premières traductions de la Bible, Les Cinq rouleaux et ce fut un éblouissement. C’était une traduction comme je n’en avais jamais lues. Ces textes millénaires prenaient une vie extraordinaire, comme si on était au commencement du langage et, en même temps en pleine modernité. Ce qui d'ailleurs était le cas, puisque Henri Meschonnic exploitait les richesse de la poésie moderne (l'utilisation des blancs pour marquer les accents) afin de rendre à ces textes leur force essentiellement rythmique.

La même année, c'était en 1972, je crois, un ami m'a prêté Pour la poétique. Le livre m’a intéressé et j’ai continué ensuite avec les tomes II, III, IV, V. Il y avait là une alacrité, un bouillonnement, une impertinence vis à vis des grands noms de la littérature, de la philosophie et des tenants des positions de pouvoir de l’époque qui me faisaient très plaisir. Il faut dire que nous vivions sous la coupe idéologique diffuse mais pesante d'un terrorisme intellectuel parisien dont Tel Quel était l'emblème, et hors de la mort du sujet, de l'auto-référentialité textuelle et autres fictions théoriques, pas de salut. Quel grand ménage d’Henri Meschonnic ouvrait portes et fenêtres et faisait entrer l’air frais du dehors. Le problème était que si je voyais bien ce qu’il dénonçait (le structuralisme figé, le blanchotisme, l’heideggerianisme, pour citer d'autres idoles d'alors) je ne voyais pas bien où il voulait en venir.

           Ce n’est qu’en 1982, que toute l’ampleur de ce travail de réflexion critique m’est apparu clairement à la lecture de Critique du rythme qui est pour moi l’un des grands livres de pensée sur la littérature de la seconde moitié du XXè siècle. Il y avait là, développées avec une érudition impressionnante, une série d’intuitions que j’avais alors et que je ne savais pas formuler de façon suffisamment cohérente. En particulier cette idée forte que le rythme, loin d’être un élément en autres d’un texte (comme on parle du rythme d’un poème), en est le constituant majeur. Il est l’organisation de son mouvement, lequel relève du passage de ce d’Henri Meschonnic a appelé le sujet du poème. Je n’en dirai pas plus, puisque nous allons en reparler avec Michel Blanc. Ce livre difficile et que j’ai pourtant lu comme un roman tant il répondait à mes interrogations ou formulait avec force ce que j’entrevoyais confusément m’a tellement impressionné que j’en ai aussitôt écrit un long compte-rendu que j’ai envoyé à d’Henri Meschonnic. Il m’a répondu, une fois n’est pas coutume,  une lettre de quatre pages et deux ans plus tard à l’occasion d’un cycle de lectures-rencontres que j’animais à Annecy j’ai pu faire sa connaissance avec celle de Régine. Et là, ce furent les poèmes, surtout, qu'on entendit. Cette poésie qui occupe une place à part dans le panorama de la poésie contemporaine. Insolite et familière à la fois, elle se situe en marge des courants dominants qui semblent ne pas l'atteindre. Ici, pas de travail exhibé sur "la langue", comme on dit, de jeux ostentatoires sur les signifiants, de langage éclaté, de mots éparpillés sur le blanc de la page; pas de sacré, pas d'Être, aucun retour de lyrisme, aucune pratique métrique d'avant ou d'arrière garde, mais un mouvement ininterrompu qui même dans les blancs séparant les poèmes ou les livres, ne cesse de se prolonger pareil à ces eaux perdues puis ressurgies, toujours inattendues, toujours vives. Comme si chaque texte, chaque recueil, moins suspens que passage, n'était que le fragment inachevé, inachevable d'un seul poème qui se confondrait avec la vie même… Le tout porté par la voix d'Henri, à la fois rauque et intériorisée, cette voix inimitable qu'il avait quand il lisait ses textes…

          Ce qui m’a tout de suite frappé, en faisant sa connaissance, c’était l'extraordinaire force de vie de cet homme qui pourtant entrait dans cette longue maladie que nul alors n’aurait pu souçonner et qu'il a supportée avec un courage extraordinaire. Une force de vie doublée d’une générosité chaleureuse et, surtout, d’un sens de l’amitié et d’un plaisir de rire ensemble véritablement irrésistibles. Une anecdote pour l’illustrer.

          Ce devait être au début des années 90 et nous visitions avec Lucienne au Musée d’Art Moderne l’exposition consacrée aux Expressionnistes allemands. Au détour d’une salle nous tombons sur Henri et Régine : surprise, embrassades (Henri vous serrait dans ses bras avec une vigueur contagieuse) et nous nous mettons à parler. A certain moment de la conversation, je ne sais plus pourquoi, je cite ce beau proverbe hindou: “la vie, c’est voir passer un éléphant blanc par la fissure d’une porte”. Et Henri, du tac au tac me lance en éclatant de rire: “Oh! éléphant suspends ton vol!”.

           Il est là tout entier, pour moi, dans cette boutade. Sa vivacité, son humour, son sens du langage et de la vie.

          L’annonce de sa disparition m’a si profondément bouleversé qu’un texte s’est mis à s’écrire en moi, où ses mots se mêlaient aux miens, sa vie à la mienne. Et pendant le mois et demi où je l’écrivais, Henri était là, à l'intérieur, dans toutes ces bribes de souvenirs qui revenaient de lui et à l'extérieur, dans ce printemps qu'il ne pouvait plus voir, dans l'herbe qui poussait à vue d'œil, dans les trainées jaunes des primevères, dans l'explosion blanche des poiriers, dans les visages changeants de la montagne. Et ce que, je voyais alors, je le voyais autant par ses mots, par ses yeux que par les miens qui vivaient de toute sa force de parole, de toute sa force de vie. C’est sur le début de cette élégie que je voudrais finir, pour qu'il soit encore là, présent, avec nous, parmi nous.


 

Puisqu’il est ce silence[1]

Prose pour Henri Meschonnic

(extrait)

 

 

LES CHOSES SE REFERMENT. La traînée des primevères, le morse du pinson, le chêne, la clôture ne laissent plus d’espace. La montagne est un mur. Le ciel remplit le vide où bouge la mémoire. Sa lumière estompe les formes. On se tait. On cherche dans le silence la voix et le rire. On n’entend que l’air criblé d’oiseaux.


 

 

 

 

 

On se dit qu’il aurait aimé toute cette beauté du jour : le grand vent de la lumière et son théâtre de nuages. Celui du temps qui passe, qui fait du visible avec de l’invisible. On se dit qu’il serait resté là, seul, à regarder passer le fleuve, comme chaque matin. Ou assis, à poursuivre le feu de vivre entre des mots qu’il n’aurait plus reconnus. Ou simplement à rire, sous l’auréole de ses cheveux avec, dans les yeux, deux minuscules étoiles qui n'auraient jamais cessé de luire.

 

 

 

 

On se dit qu’il aurait aimé voir encore sur la fenêtre le jour se lever en rose et blanc et entendre les voix, dans le couloir, sans les comprendre. On se dit qu’il aurait une fois encore souri à la vie, que sa bouche aurait prononcé quelques mots si légers qu’un instant il aurait volé avec eux. Que le temps l’aurait rejoint doucement, pour qu’il reste là, sans bouger. On se dit qu’on ne sait plus quoi se dire, qu’il y a trop de lumière pour tant de noir.


 

 

 

 

 

Dans son sourire, on voit des jours, des nuits, des arbres, des rues illuminées. On voit des visages sans visage, des mouettes tournoyantes. Des mers, des grains de sable. On voit ce qu’on ne voit pas mais qui est là dans cette présence qu’on sent si proche. On se dit qu’on aurait aimé tout garder. Et qu’on le garde en prononçant son nom. On se dit que c’est le monde.


 

 

 

 

 

Il n’arrête pas de partir. On le voit dans la tasse levée, sur le reflet de la vitre, dans les fleurs. On ouvre des livres, on les feuillette. Il est là, dans le silence qu’on entend. On se dit que, peut-être, il y restera. Que demain quand on les ouvrira ce sera comme un grand rire qui n’en finira pas. Et une voix qui dira — on l’entendra distinctement : Je ne connais rien de plus sérieux.


 

 

 

 

 

On se dit, oui, qu’on ne sait plus quoi se dire. Qu’il y a trop de lumière. Les jonquilles se balancent, les branches avec ce vent que, comme lui, on ne voit pas, mais qui souffle. On le sent, il suffit de tendre la main. On se dit qu’il est dans ce qu’on ne sait plus. Les mots qui viennent et s’en vont, le geste comme envolé, le visage qui recule. On le voit, il est arrêté, toujours un peu à côté des images qu’on a gardées. Il tend la main lui aussi. On ne sait pas vers quoi.